L’Art de la joie, de Goliarda Sapienza

Le prix de la liberté

Pendant les semaines de confinement en avril 2020, Angela Nicolai, une des contributrices audio de Kimamori nous a parlé de Goliarda Sapienza. Elle a rédigé une chronique sur l'écrivaine et son oeuvre et lu à voix haute un extrait de L'Art de la joie. J'avais ce livre à la maison. Je m'y suis plongée. Plus que le lire, j'ai vécu avec. Modesta, le personnage principal, et sa vie m'ont accompagnée, m'ont bercée, horrifiée, charmée, ébahie, attristée, renforcée dans mes convictions profondes. L'Art de la joie est un tel livre. Il ne peut laisser indifférent, il nous rentre dans la peau, nous traverse. Il s'assure que la liberté est en nous, dans notre souffle, dans notre corps, dans notre pensée et conscience. En même temps, il est humain et tolérant. Je ne pouvais faire autrement que vous en parler à mon tour...

Le roman - car il s'agit bien d'un roman - retrace une vie, vécue au début du XXème siècle, en Sicile. Nous savons que l'écrivaine a insufflé son esprit et son regard sur la vie à son personnage principal. Le contexte historique de l'Italie et des guerres mondiales est présent et viendra bouleverser les vies de nos personnages. La place de la femme, les conventions et préjugés de cette époque sont également mises en lumière. Modesta, naît en 1900, affronte toutes les adversités imaginables, et décide très tôt de prendre en main sa destinée, de femme ; libre. Intelligente, elle se fera érudite, inspirée elle se fera gestionnaire et femme de poigne. À l'égal des hommes elle tracera son chemin, sans laisser rien ni personne s'ériger trop longtemps en obstacle. Rusée, déterminée, peu commode et pas toujours constante dans ses humeurs, elle aimera à l'envi, laissera libre cours à sa sexualité. Et puis, elle transmettra le savoir-être libre à son entourage, un large entourage d'enfants, de jeunes gens, qu'elle guidera, alimentera et formera à la vie...

Ce livre a été publié à titre posthume. Jamais de son vivant Goliarda Sapienza n'a réussi à trouver l'appui d'un éditeur. Le livre est choquant ? Le livre était trop en avance sur son temps ? Nous ne saurons le dire. Mais aujourd'hui, lire ce roman, tel quel, est un bonheur. Très probablement, si de son vivant elle l'avait publié, ses éditeurs ou éditrices lui auraient demandé de retravailler le texte, de le retoucher, le parfaire, le rendre égal dans toutes ses parties. Et le roman serait devenu un objet littéraire plus abouti peut-être. Mais ce n'aurait plus été la même lecture.
L'écriture est diverse dans ce long texte de six cents pages. Le mode de narration varie, parfois nous nous croirions au théâtre, uniquement avec des dialogues précédés du nom du personnage qui les prononce. Parfois nous sommes dans l'esprit d'un narrateur qui divague, qui est perdu, qui ne trouve pas d'amers pour s'y accrocher. Et nous ne comprenons pas tout. La saveur est celle d'un flux de conscience errant. Parfois le texte et l'écriture sont sublimes. Parfois le récit se fait haletant. Parfois les descriptions sont formidablement scénographiques ou cinématographiques....
Ainsi va la vie : ainsi va le roman !
Et L'Art de la joie est une chose précieuse parce que ses imperfections sont là, sauvegardées en l'état. Le livre est vivant. Et le temps de la lecture on vit avec. Une fois la lecture terminée il continue de vivre en nous...

J'ai parlé plus avant de la liberté, de l'apprentissage et de l'exercice de la liberté. La liberté de l'être humain, la liberté de la femme. Modesta s'en fait un exemple vivant, tout comme, j'imagine, ce fut le cas de Goliarda. Et j'ai été très heureuse de lire le sens de la liberté, dans sa globalité. Souhaiter et exiger sa propre liberté est ici synonyme de souhaiter et exiger la liberté des autres. Bien entendu, octroyer cette même liberté à l'autre veut dire, parfois, souffrir. Parce que l'autre ne nous appartient pas. Combien souvent un être humain, un personnage de livre veut être libre... mais ne tolère pas que l'être aimé de lui exerce cette même liberté ! La vie est un tourbillon qui ne peut être contrôlé. On ne peut qu'accepter les mouvements inhérents à ces tourbillons ; et tenter de rester fidèle à soi-même quels que soient les circonstances. Voilà L'Art de la liberté, et la chose qui en découle : la joie réelle, avec tout ce qu'elle comprend.

C'est difficile, voire impossible, de faire une chronique exhaustive de ce livre. Il est vaste ; et l'on ne peut tout aborder ici. Chacun aura sa propre lecture, sera marqué davantage par tel ou tel aspect, anecdote, partie du roman. Mais il est une chose que j'aimerais détailler : c'est l'époque qui accueille cette histoire. Le lecteur est amené à regarder vivre l'Italie pendant ces périodes de trouble, avec une première guerre mondiale, puis l'arrivée du fascisme, la propagation des chemises noires, le reniement progressif du socialisme et du communisme par ceux-là même qui avaient milité en ce sens, la seconde guerre mondiale etc. Et tout cela vu et vécu depuis une île. Depuis les habitants de cette Sicile qui regardent le continent, voient ce qui s'y passe, et fatalement essuieront les vagues des événements par ricochet. J'ai aimé voir vivre les hommes et les femmes de ce temps. Le travail de la terre, le couvent, la ville, les grandes familles, les évolutions de la société humaine, les vendetta, les réconciliations, le médecin, le philosophe... et les maillots de bain pour les femmes qui apprennent et décident de nager dans la mer ! Eh oui, un monde passé et présent défile. Et l'on pourrait se demander ce qui a réellement changé ; si ce n'est que tout se transforme.

L'ART DE LA JOIE
Goliarda Sapienza
Traduit de l'italien par Nathalie Castagné

éditions Le Tripode 2015 (v.o. 2006)

La photographie noir et blanc de Catane présentée dans l'article est l'oeuvre de Francesca Todde.

Comments

  1. Suite à la présentation de ce livre lors d’un de tes superbes “Club de Lecture à distance”, j’ai commandé l’Art de la Joie et me suis empressée de l’attaquer.
    Attaquer le mot n’est pas trop fort, vu le nombre de pages …..
    C’est un vrai bonheur, mais personnellement je le lis à petites doses car il y a, à chaque fois, beaucoup de choses à assimiler et de réflexion.
    Donc ce n’est pas tout de site que je donnerai mon avis final. Mais je le ferai

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