L’Autre Moitié de soi, de Brit Bennett

Qui es-tu ?

Le deuxième roman de la jeune écrivaine Brit Bennett a séduit les lecteurs américains. Sa traduction française rencontre un accueil aussi enthousiaste. Grand Prix des lectrices de Elle, deuxième sélection du Prix Médicis (romans étrangers) 2020, le roman est pertinent, beau et traite de manière subtile et savoureuse la question raciale, sociale et du genre. D'où vient-on, où va-t-on ? Pour le savoir il faut commencer par se définir, et choisir qui l'on veut être. Sujets existentiels et intemporels, qui donnent lieu ici à un roman émouvant, et disons le mot : simplement très beau.

Dans ce roman tout part de la petite ville de Mallard, en Louisiane. Une communauté de noirs américains l'a créée de toute pièce. Et cette ville a une particularité : elle est formée et peuplée d'hommes et de femmes noirs, qui sont très blancs de peau. Les deux sœurs jumelles Désirée et Stella y sont nées, y ont grandi. Une nuit, alors qu'elles étaient encore enfants, des hommes blancs sont venus arracher leur père du lit où il dormait paisiblement, l'ont brutalisé, l'ont meurtri, et sont ensuite allés terminer leur besogne en le tuant dans son lit d'hôpital. Adolescentes, elles vont fuguer et se rendre à La Nouvelle Orléans. Stella disparaîtra. Désirée épousera un homme noir, très noir de peau, et plus tard reviendra à Mallard avec sa fille. Celle-ci sera naturellement mise au ban pour sa couleur de peau, que tous prennent en horreur et dénomment bleu-noire, c'est-à-dire bien trop noire.
Deux décennies passent et inévitablement les filles de Désirée et de Stella se retrouveront. L'une est une brune noire désargentée, l'autre est une blonde blanche fortunée. Peuvent-elles s'entendre, se comprendre ? Ont-elles quelque chose en commun ? Et les deux sœurs jumelles, Désirée et Stella, l'une restée fidèle à sa négritude, l'autre s'étant crée une identité de blanche, se reverront-elles jamais ?

Le roman se développe lentement paisiblement. Et il fait des sauts dans le temps, parfois d'une décennie, un peu plus ou un peu moins. Dans les premiers chapitres le lecteur pensera lire une histoire un peu classique, d'identité raciale noire-américaine. Puis de nouvelles pièces du puzzle viennent se poser, les unes après les autres. Et l'on se trouve dans un contexte plus étoffé, plus complexe, qui ne cesse de gagner en profondeur et en finesse.

Côtoyer une femme blanche qui vit dans un milieu très aisé, qui rejette férocement toute proximité avec les noirs, et découvrir qu'elle est elle-même noire à l'origine ; lire les doutes et questionnements d'une jeune fille qui a tout pour réussir mais ne cesse de trébucher dans son parcours, parce qu'elle ne sait rien de sa propre mère ; découvrir l'extraordinaire de la liaison et l'attachement amoureux d'une femme noire et d'un beau garçon transgenre... tout cela est tant fascinant qu'intriguant.

Et je suis loin de vous avoir parlé des branches et des sous-branches de l'histoire. Chacun des personnages incarne un pan de l'histoire américaine, dont noire-américaine. Et le tout est fluide, délicieux à lire, car toutes les personnes qui donnent couleurs et lumières à ce récit sont attachants. L'écrivaine a réussi à les aimer, toutes et tous, aussi faillibles qu'ils fussent, aussi choquants qu'ils soient dans leur quête de bonheur et de sens. Et puis bien-sûr, c'est une histoire d'ascension sociale, ou de désir d'ascension sociale que l'on lira. Car être blanc de peau n'est pas désirable en soi, ce sont les portes que cette apparence vous ouvrent qui sont convoitées.

Une identité n'est jamais faite de tout un bloc semble nous dire l'écrivaine. Mais quelle part de nous-même allons-nous choisir de choyer, de mettre en avant, de nourrir ? Les choix sont très personnels. Par la suite on porte le fardeau de sa décision en s'y tenant coûte que coûte. Et l'amour que peuvent partager deux êtres est en dehors de cette question. L'amour ne se choisit pas. Deux sœurs jumelles peuvent être liées, et s'aimer à jamais, sans toutefois comprendre les choix de l'autre.
Il est une phrase que j'ai beaucoup aimée dans le roman. La fille de Stella demande une nuit à son amant transgenre s'il l'aurait aimée avant ; avant qu'il soit lui. Mais j'ai toujours été moi, lui répond-il...

Tout en posant ces mots sur cette feuille blanche, je me dis qu'il est impossible de faire une chronique de ce roman. C'est une jolie histoire qui se raconte dans L'Autre Moitié de soi, et elle est délicieusement lisible. Mais rendre en quelques mots la richesse de son contenu, le décrire, serait réduire son propos, diminuer son scope. Lisez-le, et nous en reparlerons.

L'AUTRE MOITIÉ DE SOI
Brit Bennett

Traduit de l'anglais (américain) par Karine Lalechère
éd. Autrement 2020
Sélection National Book Award 2020
Grand Prix des lectrices Elle 2020
Deuxième sélection Prix Médicis (roman étranger) 2020

Les illustrations présentées dans l'article sont les œuvres de :
- Joshua Petker,
- El Anatsui.

Cet article a été conçu et rédigé par Yassi Nasseri, fondatrice de Kimamori.

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