Le champ des cris, d’Adrien Genoudet

« Il lui renvoyait la précision imparfaite de la vie d'homme, mêlée de pouvoir et de d'ombre. »

Dans une langue douce et belle, au fil d'un récit patient porté par plusieurs voix, Le champ des cris nous transporte dans une histoire des guerres, et de leur impact sur les jeunes gens, sur leur destin à jamais bouleversé. Un très beau roman où l'on ne saura qu'à la toute fin du livre la teneur de la tragédie enfouie en son sein. Les deux guerres mondiales y sont inscrites, la vie de ce tout un chacun de la lisière s'y lit. Et c'est poignant. J'espère qu'aucun lecteur ne passera à côté du roman d'Adrien Genoudet en cette rentrée littéraire 2022.

Quelques pages introductives ouvrent l'histoire : un homme, un ancien résistant et militaire de l'Algérie et de l'Indochine, accueille chez lui un historien qui souhaite se documenter. Notre homme parle, son interlocuteur l'enregistre et le texte retranscrit le témoignage.
Puis le roman s'ouvre pour de bon. Un jeune homme arrive dans une maison de campagne, vraisemblablement la maison familiale qui a vu vivre plusieurs générations sous son toit. Celle-ci se trouve Impasse du Champ-des-Cris. Le jeune homme est préoccupé, il se trouve à un carrefour de sa vie, il est plongé dans le doute et le désarroi. Nicole, leur voisine depuis toujours, passe tous les jours, fait comme chez elle, arrose les plantes, range, nettoie. Elle est âgée, et la dernière habitante à être encore en vie parmi les anciens. Inévitablement le narrateur se plonge dans les histoires du passé, des ancêtres, et la langue de Nicole se délie. Nous remonterons dans le temps à leur côté et découvrirons toutes les failles, les choses tues, héroïques ou regrettables. Aussi dérangeant que cela puisse être pour le narrateur, inconsciemment il sait que son salut en dépend. S'il accepte de savoir, il pourra peut-être se sortir de l'impasse.

Le texte est poétique, d'un souffle fluide, dans les chapitres où nous sommes avec le narrateur, aujourd'hui. D'autres chapitres sont entrelacés dans le récit, où l'on retrouve les transcriptions du témoignage oral d'Onésime, le combattant, le résistant, l'homme fort, reconnu et redouté. Et puis au fil des chapitres se déroulant dans le présent s'insèrent les mots de Nicole, de cette même langue orale, hésitante, qui cherche ses mots, se remémore, douloureusement. Ces deux monologues se complètent et parfois se rejoignent, chronologiquement.
Le choix visuel d'impression de ces récits donne de l'espace à celui qui parle, à ceux qui lisent, car cet espace est nécessaire, pour trouver un peu d'air au milieu de ces paroles saccadées, peinées bien que factuelles. Le graphisme est singulier, puisque les mots sont séparés par des traits, parfois des lignes entières ne sont que traits, et dans le cas des enregistrements les grésillements de la cassette sont annotés dans le texte. Si on lit ces pages-là plus vite, on n'en est pas moins bouleversé, dont dans les dernières pages du livre.

Quelques images sont également insérées dans le récit. Des photographies noir et blanc de la libération des villes et villages par les résistants après le débarquement, et puis une image de moulage des Amants de Pompéi, retravaillée par l'auteur. C'est un thème récurrent dans le roman, et dans la vie d'Onésime, le brûlé vif. Ces humains nés pour vivre dans l'innocence et la tendresse, dans la droiture et la dignité candide seront cramés par la destinée qui les cueille. Qu'adviennent-ils ? Cela dépend, mais personne ne peut réchapper de la marque de l'Histoire, et des guerres, à commencer par le grand-père d'Onésime, Naudet, broyé par la première guerre mondiale. Onésime a été élevé par ses grand-parents, ce n'est que plus tard dans le roman que nous apprenons, tout comme lui, l'histoire de ses parents disparus.
La vie de tous ces personnages nous sont transmise fidèlement, pas à pas. On les admire, on les comprend, et in fine on acceptera de voir les zones d'ombre, supporter une révélation à laquelle on ne s'attendait pas. La chose tue finira par être dite.

Eh oui, je ne vous dis pas grand' chose, je ne cesse de tourner autour du pot sans rien divulgâcher. Je vous invite à savourer le livre par vous-même. Il suffit de lire les premières pages pour être envoûté, car je vous le disais au début de cet article, la langue est belle. On aime lire Le champ des cris. Et l'on aimera le recommander autour de nous car il nous parle de l'hier, et surtout de l'intemporel ; il nous parle de l'homme.

LE CHAMP DES CRIS
Adrien Genoudet
éd. du Seuil 202
Sélection Prix Vialatte 202
Sélection Prix La Feuille d'Or 202

Les illustrations présentées dans l'article sont les œuvres de :
- SOFI (maison de campagne),
- photographie moulage des Amants de Pompéi.

Cet article a été conçu et rédigé par Yassi Nasseri, fondatrice de Kimamori.

Leave a Comment