Le point zéro, de Seichô Matsumoto

Un passé partagé

J'aime bien lire un polar de temps à autre. Mais comme ce genre littéraire fait souvent oeuvre de sociologie et de démystification historique d'un lieu et d'une époque, je sélectionne mes romans policiers en fonction de leur contexte. Avec Le point zéro j'ai eu envie de me plonger dans un Japon d'après-guerre, et je n'ai pas été déçue par les éclairages surprenants qu'il m'a apportée. L'énigme à résoudre nous tient en haleine jusque la dernière page et l'on s'attachera à la narratrice qui, livrée à elle-même dans des moments cruciaux, se trouvera en situation de mener l'enquête. Notons que Seichô Matumoto a été un auteur réputé et largement lu, et saluons par la même occasion la publication de ce ce roman traduit en français, paru chez 10/18.

Le roman s'ouvre sur la préparation du mariage arrangé de la jeune Teiko. Elle a vingt-six ans et a préféré opter pour ce mode traditionnel de choix de son futur époux. C'est un intermédiaire arrangeur de mariages qui lui a présenté le candidat convenable. Teiko a rencontré l'homme, de dix ans son aîné. Kenichi est un homme sérieux, travailleur et à la situation professionnelle stable et reconnue. L'un et l'autre confirment que l'optique de mariage leur convient. Et très vite ils seront effectivement mariés et partiront en voyage de noces. Le jeune marié qui jusque-là travaillait dans une province du nord a obtenu sa mutation. Ils ont fait transporter leurs bagages respectifs dans leur futur logement à Tokyo. Teiko emménage et attend que son époux revienne de son tout dernier déplacement dans le Nord. Mais il n'arrive pas. Très vite elle comprend qu'il a disparu et sera obligée de partir sur ses traces en compagnie d'un des collègues de travail de son mari. De fil en aiguille la recherche se transforme en enquête et l'affaire s'avérera relever du domaine criminel.

Le roman a été écrit en 1959 et l'histoire se déroule à cette même époque. La seconde guerre mondiale est encore proche et avec elle l'omniprésence des soldats américains dans le pays. Au fil du récit nous comprendrons que cette présence a transformé à sa manière la société japonaise et qu'elle a laissé une trace indélébile dans les destins des jeunes femmes de cette époque.

C'est amusant de lire l'histoire contée au travers des pensées de Teiko. Pour un lecteur occidental ce sera plus qu'instructif car elle nous transmet les paroles des uns et des autres, les complétant toujours par le non-dit qui se dégage de cette parole. Elle-même pense bien des choses qu'elle tait. D'emblée le lecteur sait qu'il est au Japon et sent qu'un secret vaste lui échappe. Les mœurs locales voudront que l'on ne mette pas l'accent sur tout ce qui peut faire perdre la face à autrui. J'ai trouvé cela extraordinaire par exemple que Teiko ne cherche pas à connaître le passé de son mari avant le mariage, de peur de l'offenser, lui-même et leur arrangeur. Mais l'enquête la mènera sur les pas de son époux,  elle connaîtra son entourage professionnel du présent et du passé. Les figures importantes de sa vie se révéleront à nous et en tant que lecteur nous serons fascinés par la finesse des uns et la rudesse d'autres. Tous pourraient cacher quelque chose mais nul ne pourrait se douter du motif de l'assassin qui au fil de l'histoire sévit encore et plus.

Tout ce temps, malgré le suspens et bien que notre curiosité soit toujours attisée un peu plus avant on se laissera transporter par les paysages de ce livre. Kenichi travaillait dans une province du nord, qu'il dit triste et peu accueillante. Dès le début Teiko pressent que quelque chose se cache là-bas, elle propose d'ailleurs que leur voyage de noces s'y déroule. Elle essuiera un refus. Or quand elle s'y rend pour retrouver son mari elle contemple cette nature, ce ciel, qu'elle voit pour la première fois. L'écrivain nous restitue l'atmosphère de ces lieux avec finesse. Et bien-sûr les éléments de la nature auront toujours plusieurs facettes... un peu comme les êtres humains !

J'ai pris plaisir à lire Le point zéro. Nous sommes en présence ici d'un vrai polar, sans effusion de sang ni violence gratuite, avec une enquête passionnante et un mystère qui prend de l'ampleur au fil des pages. Le tout est porté avec intelligence et la chute nous instruit sur les revers d'une société, d'une époque, d'un héritage de l'Histoire.
Précisons que c'est délicieusement traduit !

LE POINT ZEéRO
Seichô Matsumoto
Traduit du japonais par Dominique et Frank Sylvain
éditions 10/18 2020 (v.o. 1959)

Les illustrations ci-dessus présentent :
- Un mariage traditionnel japonais,
- Une peinture de Takato Yamamoto.

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