Toutes les histoires d’amour ont été racontées, sauf une de Tonino Benaquista

Un accident de parcours

Depuis vingt ans je lis les livres de Tonino Benaquista, qu'il s'agisse de romans ou de recueils de nouvelles. Non seulement il est un conteur d'histoires hors pair, inventif et inlassable, mais il sait toujours surprendre son lecteur. Aucun récit n'est identique au précédent, l'imagination déployée est toujours riche, et étrangement, ses récits épousent la réalité. Si vous n'avez pas lu son précédent roman Romanesque, je vous le recommande, parce qu'il vous transportera au cœur d'une légende qui s'écrit au fil des siècles. Ici il nous porte au plus près d'une aventure humaine tragique et contemporaine : celle d'un jeune homme qui essuie une injustice du destin, se confine pour se retrouver. Je me suis surprise à dévorer une superposition d'histoires et de personnages sorties de séries télévisées imaginaires, car notre personnage principal s'en nourrit pour parvenir à se réinventer !

Le narrateur est le meilleur ami de Léo. Il nous parle de ce temps où il a fait la connaissance de ce garçon talentueux et insouciant, déconnecté de toute ambition matérielle, ou de gloire. Il s'en veut de lui avoir ouvert le chemin vers une réussite banale qui l'aurait conduit à sa perte. Et très vite nous apprenons que Léo a disparu. Nul ne sait où il se trouve. D'autres chapitres, curieux au prime abord, sont insérés dans le récit du narrateur. On devine un homme qui s'est confiné dans une pièce minuscule, transformée en chambre noire. Jour et nuit il regarde des séries télévisées. Et nous lecteurs, à ses côtés, sommes plongés dans cette mosaïque d'histoires invraisemblables.
Petit à petit nous découvrons l'histoire de Léo et de son entourage proche. Petit à petit nous nous passionnons ou nous effarons des histoires fictives visionnées sur l'écran de Léo. Et nous oublions la question principale que nous nous posions : toutes ces histoires où vont-elles le mener... jusqu'au moment où son regard change. Car tout est bien une question de regard dans ce roman. Et le nôtre pourrait bien évoluer au fil de la lecture.

Eh oui, je vous parle du regard parce que Léo était un photographe passionné. Progressivement il devient photographe amateur puis photographe professionnel. Avant de. Avant que la main du destin vienne contrarier son chemin de vie. Et son regard se trouble, et sa vue se fait floue. En perdant l’œil il voit son chemin de vie bloqué. Face à l'adversité tout être humain traverse des stades incompréhensibles et parfois insurmontables. L'observation d'une seule vie peut parfois nous parler de toutes les vies !

Tonino Benequista maîtrise l'art d'inviter des lignes de vie simultanées dans ses récits. Il rapproche des histoires qui n'auraient rien à faire ensemble, et le tout tient ; ensemble. En le lisant j'ai toujours le sentiment qu'il a pris un plaisir immense à écrire. Et il se joue de ses propres codes. Il m'a semblé retrouver ici des personnages et situations issus de romans précédents. La fiction bat au cœur de la fiction. Et cela parce que différents arts jonglent de concert. Dans Romanesque le théâtre s'érigeait dans le roman et donnait à voir aux personnages leur vie jouée sur les planches. Ici le petit écran, projeté sur un pan de mur de la pièce fait défiler mille vies sous les yeux de notre Léo. Où est la fiction ? Comment peut-on définir la frontière entre réalité et récit romancé ? On pense à l’allégorie de la caverne de Platon. On pense aux mises en scène de théâtre qui font interagir le spectateur malgré lui. Mais on pourrait penser aux mille et une nuits, tout aussi bien. Le spectacle de la vie est sans fin, et l'infini des récits imaginés parfaitement réel.

Si, comme moi, vous ne regardez jamais les séries télévisées, vous serez bien surpris de vous laisser happer par leur magie et leur efficacité telles que racontées par l'écrivain. Si vous êtes aguerris aux rebondissements des saisons de séries qui se suivent et ne vous lassent pas, vous serez amusés de les comparer avec ce qui apparaît ici. Et au final la grâce de la chute, de la boucle qui se boucle dans la vie même de Léo vous siéra comme à moi. Mais le plus important reste encore la profondeur de la réflexion que Tonino Benaquista partage avec nous, par bribes, qui bondissent dans notre cerveau au moment où on les attendait le moins :

« À l'orée du troisième millénaire, l'humanité aurait mieux fait d'écouter les cassandres au lieu d'opter pour l'optimisme béat de ceux qui ne veulent surtout rien changer à leur mode de vie. Désormais, la morale est morte, l'espoir et la foi également, leur désignation elle-même et leurs synonymes ont disparu du néolangage. Harold décrit une scène où un enfant qui demande : "Papa, c'est quoi la démocratie ?" reçoit une raclée qui lui servira de leçon. »

« En l'absence de héros, j'ai fait de Léo un héros de l'absence. Cette énigme ravive ma capacité d'étonnement et nourrit mes rêveries. La crise qu'il traversait, que j'ai tôt fait d'évacuer du seul mot de dépression, cachait une révolution violente mais nécessaire qui aspire à une renaissance. Chaque être en rupture interroge le monde et remet en question ses lois, un travail dont je me suis affranchi à l'âge d'homme, acceptant l'ordre des choses comme une philosophie de l'expérience. Aujourd'hui j'assume cette part non élucidée qui me constitue, plus vaste et passionnante que mes tristes certitudes et mes principes moraux ; à mon tour de m'y aventurer avant que d'être un vieillard tout surpris de découvrir à l'heure du bilan qu'on lui a menti depuis le premier jour, que le savoir ne lui a rien appris, et qu'à tant obéir aux injonctions de son époque il a oublié ses propres désirs. »

Je vous recommande les romans de Tonino Benaquista, chères lectrices et chers lecteurs passionnés. Et lorsque vous vous serez délectés de ses écrits vous ne serez nullement étonnés d'apprendre qu'il est par ailleurs scénariste depuis de longues décennies...

En attendant de lire ses oeuvres, n'hésitez-pas à l'écouter dans cette émission radiophonique (cliquez ici pour y accéder).

TOUTES LES HISTOIRES D'AMOUR ONT ÉTÉ RACONTÉES, SAUF UNE
Tonino Benaquista
éd. Gallimard 2020

L'illustration présentée au début de l'article est la photographie (noir et blanc) de Selçuk Özgülertyüz.

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