Milkman, d’Anna Burns

L'écho de la rumeur par temps de guerre civile

Milkman, de l'écrivaine nord-irlandaise Anna Burns, a remporté le prestigieux prix littéraire Man Booker 2018. Ses deux précédents romans avaient déjà été très remarqués par le lectorat et les critiques anglophones. Tous ont loué ce dernier roman, même s'il était souvent dit dans les revues qui en étaient faites que le livre n'était pas facile à lire. Intriguée, j'ai voulu voir par moi-même. J'ai terriblement aimé ce livre, et l'ai trouvé très beau. Je ne dirais pas qu'il est difficile à lire, il est difficile à digérer, raison pour laquelle on ne peut le dévorer à toute vitesse.

Milkman se lit lentement, et requiert parfois des pauses. Parce que c'est un excellent roman. Parce qu'il restitue avec talent et ingéniosité une atmosphère de guerre civile. Une tension tacite enchaîne toute une communauté et laisse libre cours aux rumeurs et aux répercussions de ces mêmes rumeurs, souvent créées de toute pièce. Et puisque la narratrice est une jeune adulte, puisqu'elle est immédiatement attachante, et puisqu'elle est très vite victime de toutes les nuisances de cette tension atmosphérique... le lecteur se sent mal, se heurte aux phrases, longues, continues, sans fin, qui sont essoufflées et parviennent à nous laisser sans voix. Et pourtant que d'humour, que de trouvailles, que de fidélité aussi à une réalité des sociétés divisées. L'envahisseur n'est pas à l'extérieur, il est là et insidieusement gagne tous les recoins et les interstices de toutes les rues et de toutes les maisons.

Peut-on raconter la violence des années vécues à Belfast lorsque la moitié des irlandais du nord avaient décidé d'être un état indépendant et que l'autre moitié avait à cœur de faire partie de l'Angleterre. Dans une guerre civile la trahison semble surgir de partout. À tout moment on peut être vu comme un traître, comme un être qui s'est marginalisé de sa communauté, et qui peut être, au mieux infréquentable, au pire tué au coin de la rue. Milkman ne raconte pas exactement cette histoire-là. Milkman nous raconte l'histoire d'une lectrice. Elle passe son temps le nez dans les livres. Dans la rue, même, elle marche le nez dans un livre. Et lorsqu'elle ne marche pas, elle court : elle fait des joggings. Elle a un petit copain, qui habite dans un autre quartier. Elle travaille. Elle prend des cours de français. Et elle nous raconte son histoire à partir du jour où "Milkman" a décidé de faire d'elle sa proie. "Milkman" est un paramilitaire, engagé dans la lutte contre l'envahisseur anglais. Et "Milkman" peut décider qu'il la veut. Dès lors la vie de cette jeune adulte va basculer. Et parce qu'elle n'est pas comme tout le monde, les rumeurs sur elle iront bon train. Sa vie ne sera plus comme avant.

Mais je ne vous ai pas parlé du plus délicieux encore. Personne n'est nommé dans ce roman. Tous ont des surnoms. Le surnom donne la fonction de la personne nommée. La traduction française de ce livre va paraître en 2020 et l'ayant lu en anglais je vous donne quelques exemples de la version originale. "Maybe boyfriend" est son petit copain, qui n'est pas un officiel petit copain. "Somebody McSomebody" se prend pour quelqu'un alors qu'il n'est personne. Et puis bien-sûr on a "first brother", "second brother", "elder sister" etc. Et toute la narration est basée sur cet anonymat de tous. Et ce non-anonymat de ce tous anonymes. Parce que "tablets girl" empoisonne les gens en leur versant du poison dans leur verre. Tous le savent, et malgré tout, il y a de nouvelles victimes d'empoisonnement tous les jours. Je ne peux pas vous dire à quel point j'ai ri dans certaines scènes. Tout est raconté comme si tout cela était ordinaire et naturel, alors que tout est insensé et aberrant. La narration est simplement exquise. Vous prend aux tripes, vous donne la nausée, et l'instant d'après vous donne un fou rire. Jamais ne vous lâche.

Et vous l'aurez compris, on est en présence d'une chose terrifiante sans ce livre. La perte de bon sens. On ne réfléchit plus, on ne raisonne plus. N'existent plus que la rumeur et le rangement de tout événement ou toute personne dans une des deux colonnes de la grille tacite. Un tel est d'ici ou il est de ceux de l'autre côté. Un tel est de chez nous ou il est indic. Et l'on tombe facilement dans la trappe qui mène à la case indic. Par exemple, se rendre à l’hôpital est synonyme de devenir indic, informateur. Personne ne doit aller à l'hôpital. Et notre jeune adulte, notre grande lectrice, dès lors qu'elle est cataloguée comme maîtresse de "Milkman", alors qu'elle n'a encore jamais ni même adressé la parole à ce Milkman qui la talonne dans la ville, eh bien doit se justifier auprès de sa propre mère qui lui reproche d'être la maîtresse de Milkman, en estimant le fait acquis. Les femmes pieuses de la communauté ont dit qu'elle était... Aucune discussion n'est permise, ni une quelconque réflexion. Comment lutter contre une rumeur, si ce n'est un jour d'accepter de la rendre légitime ?!

Or nous l'avons dit : notre narratrice est différente. Nous voyons et vivons tout par son filtre, si candide et si lucide à la fois, c'est ainsi que la beauté s'inscrit et s'instaure dans le récit. Ses échanges avec autrui sont d'un succulent indescriptible. La toute dernière conversation qu'elle a avec sa mère vers la fin du récit est un monument de tendresse, d'humour et de dérision. Tout est relatif, et au final rien n'est si grave que cela. Tout s'équilibre et tout se règle, au moment opportun. La bêtise pèse son poids mais la balance ne penchera pas forcément  du côté le plus lourd. C'est un peu comme la pesée des âmes, c'est peut-être cela que l'auteur nous invite à faire. Sans jamais juger. Et en nous désolant de cette atmosphère pesante qui enlève tout bon sens à son monde. Mais qui ne parvient pas à gommer la beauté de l'Homme dans ce qu'il a d'universel et d'intemporel. Et je finirai cet article par un exemple à priori anodin : le personnage du beau-frère sportif. Son seul propos, ses seuls dialogues avec la narratrice tournent autour de leurs joggings. Au travers de cela seul, on finit par bien connaître ce garçon, et l'adorer.

MILKMAN
Anna Burns

Traduit de l'anglais par Jakuta Alikavazovic
éd. Joëlle Losfeld à paraître septembre 2020 (v.o. 2018)
Prix Man Booker 2018
Prix National Book Critics Circle Fiction 2019
Prix Orwell 2019

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