Alain Mabanckou au festival Lire le monde

La générosité incarnée

Chaque année, depuis cinq ans, se tient un festival littéraire et éclectique dans un village de montagne en Corse du sud, vers le 20 juillet. Le lieu est merveilleux et la vue sur les montagnes alentour vertigineuse. Des hommes et des femmes de lettres reconnus et remarquables y sont célébrés et font le bonheur des visiteurs jeunes et moins jeunes. Alain Mabankou était un des invités d'honneur de ce festival, Lire le monde, 2019. Et il a gagné tous les cœurs...

Alain Mabanckou, nous le connaissons tous. On pourrait presque dire que c'est une star du monde des lettres. Nous l'avons tous lu, écouté à la radio, vu à un salon. Il est professeur au Collège de France, mais également dans des universités du continent américain. Il a des talents de conteur inégalables, et une force dans sa présence et son discours qui gagnent celui qui l'approche. Pour ma part j'a été frappée par sa générosité. Il donne tant, et à tous. Il se consacre à l'être humain avec conviction et patience. Il a passé deux matinées à travailler avec les enfants dans un atelier d'écriture de conte. Il nous a fait sourire, rire, soupirer et suffoquer par la profondeur et l'intensité de ses mots lors d'une rencontre. Et il a pris tout un chacun dans ses bras, par son aura, par ses mots, par l'accueil qu'il réservait à celui qui allait le voir... 
Non, je n'oublierai jamais la générosité de cet homme, et de cet écrivain.

Je vais vous parler dans un instant du débat où il nous a tenu en haleine plus d'une heure durant, mais j'aimerais commencer par vous parler de l'atelier qu'il a animé deux matinées durant. Una Volta C'era (il était une fois), dirigé par Sylvie Melchiori, intervient tout au long de l'année dans les écoles de la Corse du sud. À chaque rencontre l'animatrice accompagne les enfants qui vont imaginer, raconter, écrire, illustrer un conte. Au sortir de l'atelier un album jeunesse est conçu. En partenariat avec "Partir en livre" et soutenu par le réseau Canopée sept albums jeunesse ont été publiés.

Or là, l'expérience était proposée aux enfants durant le festival Lire le monde... et.... ô joie pour les enfants, Alain Mabanckou coanimait l'atelier avec Sylvie Melchiori. Nous le savons, Alain Mabanckou est un conteur hors pair. Nous l'avons écouté raconter notamment l'histoire du Coq solitaire sur France Inter dans le cadre de l'émission OLI. Samedi matin et dimanche matin, les 20 et 21 juillet, de dix heures à midi Alain Mabanckou a consacré son temps, son énergie, son inventivité, sa douceur et sa voix envoûtante aux enfants qui étaient réunis dans ce petit village corse pour les animer de cette vie particulière qui l'habite et qui résonne dans le timbre de sa voix. Enchantés, ils l'ont été tous. Et créatifs aussi car c'est une très belle histoire qui est née de cet atelier...

  

      
Atelier d'écriture de conte Coanimé par Sylvie Melchiori et Alain Mabanckou
au festival Lire le monde 2019.

En sortant de l'atelier, le samedi matin, Alain Mabanckou s'est présenté directement à la rencontre prévue sous le chapiteau. Nous étions nombreux à être là, venus de tous horizons pour l'écouter. Et nous avons été largement récompensés. Il nous a raconté mille histoires et anecdotes, nous a présenté ses livres et a répondu aux questions de Christine Siméone, et d'Alain Di Meglio. J'ai découvert une nouvelle facette de cet homme. Car oui, ses anecdotes sont délicieuses, riches de détails minutieusement enfilés et tissés d'un fil invisible, mais une profondeur insoupçonnée, une sagesse tendre et une lucidité emplie de conscience soutient tous ses propos. Sa vision, qu'il a généreusement partagée avec nous est nécessaire à notre monde actuel. Distillés sous les abords enchanteurs de ses propos, de grandes vérités empruntes de tolérance et d'ouverture nous accueillent les unes après les autres...

Je regrette de ne pas avoir un enregistrement de cette rencontre car toutes les phrases sorties de la bouche de Alain Mabanckou étaient belles. On aurait dit un poème, vers après vers, qui se composait sous nos yeux, et rien que pour nous ! La langue de l'écrivain est imagée et elle est précise. Est-ce qu'il "tropicalise" le français. Oui, bien-sûr, mais le français est une langue qui s'enrichit des formules et musiques que tous les pays et peuples francophones lui offrent. Chacun parle cette langue selon le mode de pensée et de vie qui l'anime. Et c'est ainsi qu'on peut comprendre l'autre et grandir dans son imaginaire. "Je vais dormir la femme" n'est pas une phrase que le correcteur doit reprendre, pas plus que "je vais te donner le revers de la main". Il nous a traduit ces deux formules. Mais en réalité, vous qui lisez ces mots voyez bien qu'il n'y a ni besoin de traduction ni de correction. Vous vous figurez instantanément et aisément ces deux scènes se dérouler sous vos yeux... aucune explication n'est nécessaire. Et lorsque l'éditeur dit à notre écrivain congolais qu'en français on dit "je vais le gifler", lui, se demande : "d'accord, mais comment" !

Eh oui, "il faut laisser la langue telle quelle". Et à chacun de la reconstituer selon son esprit. Alain Mabanckou a pris l'exemple de la neige présente dans la littérature nordique. Faudrait-il faire une correction du texte pour un africain qui le lirait, en lui expliquant que la neige est une substance blanche etc. ?!

Cela n'empêche pas que chacun "préserve ses singularités", comme il tient à coeur des "minorités" de le faire. Alain Di Meglio a lu quelques passages de romans de l'écrivain où la Corse est présente. Comment peut-il comprendre la corsitude ? "entre minorités, nous nous comprenons" ! Et "quand on est un zèbre, on a des zébrures"...

Comme j'aimerais faire encore mille citations extraites des propos d'Alain Mabanckou. Mais je vais finir sur une autre surprise qui m'a heurtée lors de ce débat. L'extraordinaire du détail. Alain Mabanckou avait eu la générosité d'offrir sa photo de famille pour l'exposition en cours au festival. Il a accepté de nous raconter cette photographie. Et l'histoire était fabuleuse, étoffée, et si parlante. Il nous parlait du nombre de verres qui se trouvent sur la table, dans la photographie, et en ce faisant il nous permettait de visualiser son enfance, ses parents. Il nous laissait ébahis par la personnalité de "Maman Pauline". Eh oui, nous avons été transportés en ce jour, et en cet instant où la photo avait été prise. C'est à partir de détails que l'auteur parvient à retracer le tout, et à transmettre cet essentiel emprunt de vérité. Et ce samedi 20 juillet nous l'avons vu en action. Il sait "chercher dans toutes les chambres de son enfance pour construire une maison" vaste et multiple. Et il n'a pas fini d'explorer cette maison et de nous y inviter dans ses romans et écrits autobiographiques. Et tant mieux pour nous, lecteurs.

LES CIGOGNES SONT IMMORTELLES
Alain Mabanckou

éd. du Seuil 2018
Sortie poche 14/08/2019

Voici deux autres articles qui vous parlent du festival Lire le monde 2019 et de ses invités :
- Éclectique et alliance des arts,
- L'esprit du lieu.

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