Regarder le noir, sous la direction d’Yvan Fauth

L'année passée, les éditons Belfond avaient regroupé 13 auteurs pour un recueil de nouvelles sur l'un des cinq sens ; l'ouïe, et ce sous toutes ses facettes à la condition de toucher à la noirceur. Ecouter le noir annonçait la couleur, et on tardait de voir paraître une suite.

C'est désormais chose faite, la récidive portant le nom de Regarder le noir. Toujours sous la direction d'Yvan Fauth, 12 auteurs de talents - dont R.J Ellory, un des grands maitres du polar déjà présent sur le précédent opus -  affrontent  leur vision du Noir avec un grand N. Enquêtes policière, tortures physiques, psychologiques et autres malfaisances vont ravir les amateurs du genre.
Plutôt, des genres. Car si le thème est à chaque fois parfaitement respecté, avec des textes qui ne se ressemblent pas et forment un tout homogène avec leurs propres originalités, il est important de souligner le travail difficile que représente la Nouvelle. C'est le projet d'Yvan Fauth, redonner des lettres de noblesse à ce genre de littérature si souvent malmené, voire mal aimé. Je ne peux pas trop vous en dire concernant chaque nouvelle, de peur de défaire le méticuleux travail qu'ont réalisé les auteurs pour tisser des histoires qui, j'en suis persuadée, vous laisseront pantois.
Mais je vais essayer.
Si, comme moi, le travail délicat de la Nouvelle vous passionne, alors ce recueil est fait pour vous. Mais dans ce cas, n'ayez qu'une seule appréhension, celle de plonger votre regard dans les abysses. Vous êtes avertis.

« La femme parle toute seule. Ça m’arrive aussi. Le psy dit que c’est parce que j’ai une grande vie intérieure. Moi, je sais que c’est parce que je m’emmerde la plupart du temps. »

Le recueil s'ouvre sur une des nouvelles que j'ai le plus apprécié ; Regarder les voitures s'envoler, d'Olivier Norek. Il faut patienter le temps de quelques pages avant d'avoir l'explication de ce titre mystérieux, mais vous ne serez pas déçus. Alors je préfère vous prévenir, nous sommes très loin du conte de Noël, comme c'est le cas pour toutes les autres d'ailleurs. Nous suivons Joshua, un garçon de 13 ans qui aime observer tout ce qui l'entoure. Il se noue d'amitié avec sa nouvelle petite voisine, et l'aide à trouver sa place dans l'école ...
Cette nouvelle est machiavélique à souhait. Quand on pense avoir tout vu, Olivier Norek en rajoute une couche - le traitement de la mère de Joshua, du grand art qui me laisse encore ébahie - jusqu'à la révélation finale , brillamment sadique.
J'ai également beaucoup apprécié la nouvelle de Julie Ewa, Nuit acide. Sabbir, un garçon de 8 ans, est enlevé et rendu aveugle par ses tortionnaires qui le forcent à mendier dans la rue. En peu de mots, le sort de ses enfants nous touche, on veut, on espère, une fin heureuse pour Sabbir qui apprend à dominer son nouvel état en comptant tout ce qui l'entoure, des marches d'escaliers aux nombres de pas d'une rue à l'autre.

Le mur, de Claire Favan, mériterait sans hésiter un roman entier. Il y a dans cette nouvelle de peu de pages une idée, une ambiance et tout un monde qui ne demande qu'à être développé en profondeur. En tout cas, je ne pense pas être la seule à dire que j'en serais une lectrice avide. Sur le Havana Bay survivent probablement les derniers représentants de l'humanité, vivant de ce qu'ils peuvent produire et faire pousser dans les conteneurs présents sur le bateau. Après une catastrophe, la perception visuelle a été grandement bouleversée et certains ne s'y sont pas adapté. Ceux qui ont survécu et développé une sorte d'immunité ont différents pourcentages visuels (ce qui les rend plus ou moins voyant, voire parfois totalement aveugle), et les hommes avec la vision la plus accrue sont les reproducteurs les plus convoités. C'est notamment le cas du capitaine, justement placé à ce poste car il possède une vision de 80%.

«Les anciens marins avaient un dicton : « Sous quarante degrés, il n’y a plus de loi, mais sous cinquante degrés, il n’y a plus Dieu.»

J'ai beaucoup aimé la tension progressive de Transparente,  d'Amélie Antoine, sur une femme qui souffre du manque d'être vue, appréciée. Dans Tout contre moi, de Johana Gustawsson, la nuance séparant beauté et effroi est poussée à son paroxysme, laissant une frontière étroite entre amour et obsession. Encore une fois, la surprise sera au rendez-vous.
C'est un travail à quatre mains qui façonne Darkness, raconté par Barbara Abel et Karine Giebel. Comme Nuit acide et Le Mur, on parle de la perte de la vue au sens propre. Au vu du tournant final que prend l'histoire, ce travail commun est très intéressant, et les deux styles se fondent parfaitement, en tout cas je n'ai pas perçu de rupture flagrante. Avec The Ox, Fred Mars nous entraîne dans le Londres de la nuit, le confidentiel, celui qui fait vibrer la peau et bourdonner le sang. Dans une sorte de boîte de nuit entièrement plongée dans le noir "libérateur", les corps se rencontrent et se mélangent, jusqu'au carnage.
René Manzor nous parle de Chance,  jeune femme au passé mouvementé, vraie-fausse médium qui se plonge à corps perdu dans une enquête policière. Accrochez-vous pour la fin de Demain !
Dans Anaïs, Fabrice Papillon nous parle folie pure et de la perversion d'un homme prisonnier de ses pensées. Un "Monsieur Darcy" nettement moins romantique et sympathique que celui de Jane Austen ou d'Helen Fielding.
Dans la nouvelle La tache, de Gaëlle Perrin-Guillet, l'esprit est aussi rongé par une obsession, où le personnage préfère se focaliser sur le noir qui l'entoure afin de pouvoir mener à bien son projet de roman, jusqu'à être totalement happé par lui.
Enfin dans Private Eyes R.J Ellory, dont j'ai tant lu de romans, tisse une toile d'araignée où on ne sait plus très bien qui - entre la femme, l'époux et le potentiel harceleur - est  le prisonnier de qui.
Jusqu'au dénouement final.

REGARDER LE NOIR
Barbara Abel, Amélie Antoine, R.J. Ellory, Julie Ewa, Claire Favan, Karine Giebel, Johana Gustawsson, René Manzor, Fred Mars, Olivier Norek, Fabrice Papillon, Gaëlle Perrin-Guillet.
éd. Belfond, 2020

Les illustrations présentées dans l'article sont (dans leur ordre d'apparition) :
- Philippe Halsman et Dali, Skull, 1951
- Magritte, Les amants, 1928
- Anthony Hopkins, Opera Ball, 2017 

L'auteur de cet article et désormais chef de rubrique Littérature de l'Imaginaire dans le journal bimensuel et sur le site de Kimamori est Amalia Luciani. Découvrez-la par ses propres mots :

Je m'appelle Amalia, j'ai 26 ans. Diplômée d'un master d'histoire, je suis passionnée d'écriture et de livres, tout particulièrement dans le domaine de la fantasy, de l'anticipation et des polars bien noirs et sanglants.
Mes articles sont parus dans divers journaux, dont en 2013 sur le site de l'Express. En 2012, une exposition individuelle à la galerie Collect'Art de Corte a célébré mes photographies, ma seconde passion. Enfin, en 2018, j'ai remporté le prix François-Matenet, à Fontenoy-le-château dans les Vosges avec une de mes nouvelles ayant pour thème l'intelligence artificielle. La même année j'ai co-animé une conférence sur la place des femmes en Corse, du 19ème siècle à nos jours, un des thèmes de mon mémoire de recherche à l'Université.

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