The Idiot de Elif Batuman

L'insensé a du sens et le ridicule de la profondeur

Cela faisait longtemps que je n'avais pas autant ri en lisant un livre. Et pourtant, le texte n'a rien de comique ! Simplement la narratrice est profondément intelligente et se trouve à un âge où l'on est encore à cent pour cent du temps en quête de sens. Cette jeune américaine, de parents turcs, vient de rentrer à l'université de Harvard. Elle donne de l'importance aux mots, au langage. Elle a fait son apprentissage dans les livres, les grands récits littéraires de tous temps. Et avec sa mère elles ont toujours analysé et exploré leurs lectures en y cherchant le sens de la vie et de toutes choses. Seulement voilà, dans la vraie vie cette attitude n'offre que naïveté et ridicule, ne reçoit que perplexité et incompréhension ; hormis les rares cas, bien-sûr, où elle est très exactement sur la même longueur d'ondes qu'autrui, en l’occurrence une autre jeune étudiante, serbo-croate, de Harvard qu'elle rencontre à ses cours de langue russe. Le lecteur séjourne dans la tête de la narratrice qui lui restitue tout : les dialogues, les réactions des autres, les situations plus incongrues les unes que les autres. Et le lecteur ne peut que rire, face à cette comédie pleine de tragi-mélancolie ! Chaque mot est succulent, les dialogues sont improbables ; en bref, si ce livre n'existait pas, il faudrait l'inventer...

Elif Batuman est professeur d'université à Stanford, où elle a obtenu son PhD (doctorat) en littérature comparée. Elle est journaliste auprès du magazine littéraire New Yorker, essayiste et écrivain. Son premier livre "Les possédés" est déjà disponible en français, publié par les éditions de l'olivier. Ce deuxième texte (L'Idiot), un roman autobiographique, a été finaliste du Prix Pulitzer en 2017 et ne tardera probablement pas à paraître en français. L'écrivaine prévoit une suite à L'Idiot et je ne manquerai pas de me ruer dessus dès sa sortie. Pour la petite histoire, elle avait commencé à travailler sur le roman qui devait être cette fameuse suite, puis elle s'est souvenue que vingt ans avant, quand elle était étudiante à Harvard, elle avait écrit quelque chose qui ressemblait à un roman et mettait en scène le même personnage, avec dix ans de moins ! Elle a repris et retravaillé ce qu'elle avait écrit quand elle avait dix-neuf ans, et c'est ainsi que "L'Idiot" est né... pour notre plus grand bonheur.

J'aurais bien des choses à dire sur ce roman, sur le plaisir de lecture qu'il m'a offert. Mais je commencerais par les personnages du roman : chaque personnage est un monde en lui-même, un monde de pensées, de langage, de références culturelles, d'historique familial, de complexités, de phrases, de mots, de lettres de l'alphabet. Et ces personnages se confrontent les uns aux autres... Comment peuvent-ils construire un pont entre leurs référentiels divers et variés ? Cela est chose impossible ; et pourtant la communication a lieu, une connexion se créé. Or, un monde de différence sépare l'univers intérieur de nos personnages, et leur existence visible. Chaque personnage, dans sa vie sociale devient alors une fiction ! Notre "héroïne" Selin se rend bien compte que ce qu'elle dit n'est pas ce qu'elle voudrait dire ; ce qu'elle fait n'est pas ce qu'elle voudrait faire. Et lorsqu'elle est malheureuse sa mère n'a qu'une seule recette à lui donner, pour la consoler : "va voir de la beauté autour de toi". Et Selin marche dans ce petit village hongrois où elle se trouve, en quête de beauté.

La magie de ce roman, sa force, est de nous souffler tant d'idées profondes en se maintenant néanmoins constamment à la surface. La jeune étudiante, la narratrice du roman, vit sa vie, et pense mille pensées à chaque instant. Tout est simple, très bête, extrêmement drôle. Chaque phrase, chaque idée véhiculée est d'une inventivité hors du commun.

En voici un exemple idiot. Lorsque Selin arrive en Hongrie son ami Ivan lui offre un manuel, une méthode d'apprentissage de la langue hongroise. Selin le parcourt. "Si un martien tombait sur ce livre, ce martien déciderait probablement d'éviter la Hongrie" se dit-elle. S'ensuit une suite de phrases extraites du manuel en question. Et voilà, c'est tout. On referme doucement le livre, on ferme les yeux, on rit, on essaie de reprendre son souffle ; et aussitôt on reprend sa lecture.

L'ensemble du récit se déroule en une année universitaire. Selin arrive à Harvard, elle intègre sa chambre d'étudiante qu'elle partage avec deux autres jeunes filles. Elle fait le tour des cours proposés et postule à ceux qui l'intéressent, autour de l'art, du langage, de la philosophie des langues et de l'art. Les cours commencent. Elle nous raconte les cours, elle nous raconte ses camarades de classe. Elle tombe amoureuse d'un hongrois rencontré à son cours de langue russe. Et puisque ce garçon passe ses étés en Hongrie, et puisqu'il lui propose de participer à un programme d'enseignement des langues dans son pays l'été, elle passera une partie de son été en Hongrie. Ivan et Selin communiquent par mail, se voient, marchent ensemble, parlent. Selin et son amie serbo-croate Svetlana se voient, marchent ensemble, parlent. Ils comparent les langues et leur mode d'expression, le turc, le hongrois, le russe, l'anglais, le serbo-croate. Ils rencontrent les mères des uns et des autres. Les écoutent. Tout est totalement absurde à chaque instant, et Ciel! que c'est drôle.

Voilà. J'ai aimé chaque instant passé en compagnie de ce livre, tout autant mélancolique que drôle, ce livre formidablement subtil, perspicace, pénétrant. Je vais me plonger maintenant dans l'autre livre d'Elif Batuman, "Les Possédés", et ne manquerai pas de vous en parler.
Mais il est une chose que j'allais oublier de vous dire. C'est la première fois que je termine un roman à l'après-dernière page. Eh oui, la longue page de remerciements de l'auteur, je l'ai lue attentivement, lentement. Je continuais de savourer le livre. Et je vous restitue la toute dernière phrase du livre, qui est donc la toute dernière phrase des remerciements de l'auteur :

Fiodor Mikhaïlovitch : dès qu'il s'agit de titres, et non pas seulement de titres, quel écrivain pourrait jamais toucher le bord de ton précieux vêtement ?

THE IDIOT
Elif Batuman

Penguin Books, 2017

Les illustrations présentées dans l'article (hormis les photos de l'écrivaine et de la couverture du livre) montrent les sculptures de Jaume Plensa.

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