La Voisine, de Yewande Omotoso

Aime ton voisin : plus facile à dire qu'à faire !

La question posée dans ce livre est simple : est-ce que deux voisines, qui ont passé les vingt dernières années de leur vie à se détester mutuellement peuvent, un beau jour, s'entendre ? Bien entendu la question sous-jacente posée par l'architecte et écrivaine sud-africaine Yewande Omotoso est : est-ce que les noirs et les blancs d'un pays régi longtemps par l'apartheid peuvent, un beau jour, s'entendre ?! Roman tendre et lucide, La Voisine se construit lentement et nous apaise tout en nous instruisant, nous berce tout en nous faisant souvent rire.
Je l'ai découvert parce qu'il faisait partie des finalistes du Prix Littéraire International de Dublin. Il est traduit en français depuis peu, et publié par la maison d'édition suisse Zoé. J'ai aimé le lire, et d'ailleurs il m'a donné envie d'écrire un article sur les rapports de voisinage et les romans qui s'appuient sur cette thématique.

Le roman prend pour décor une résidence qui abrite de belles maisons, existant depuis plusieurs générations, dans un beau quartier de Cape Town en Afrique du Sud. L'intrigue tourne autour de deux personnages, Marion et Hortense. L'une est architecte, blanche sud-africaine de plusieurs générations ; l'autre est designer de textile, noire, mariée à un homme blanc et résidant en Afrique du Sud depuis une vingtaine d'années. Elles sont voisines. Toutes deux participent aux réunions du syndicat des copropriétaires présidée par Marion. L'une est sexagénaire, l'autre est octogénaire. Toutes deux ont un caractère bien trempé. Elles se détestent mutuellement. Jusqu'au jour où par une suite de hasards accidentels elles vont être amenées à cohabiter temporairement !

Voilà ! Une fois qu'on a posé le décor vous imaginez bien que tout peut se passer. Mais ce qui m'a été agréable avant tout a été la douceur de l'écrivaine pour nous raconter tranquillement et lentement le passé et l'histoire de chacune de ces deux femmes, et ce faisant de nous donner une meilleure idée de leur époque, de leur environnement et de ce pays sorti désormais de l'apartheid. Sorti de l'apartheid veut dire héritant de ce passé et tentant d'évoluer. Le parcours de chacune de ces femmes est simple, leur histoire, leurs vécus, amours et travail, famille et maternité, très universels. Mais de nos jours les écrivains ont une plume rapide et tranchante, ce n'est pas le cas de Yewande Omotoso. Elle prend son temps, révèle les choses par petites touches, progressivement et sans se hâter. C'est ainsi que nous rentrons dans la peau des personnages, que nous arrivons à les comprendre et à les accepter. Mais c'est encore plus joli lorsqu'on réalise que ce chemin de compréhension et d'acceptation est précisément ce qu'elles tentent de réaliser. Elles se souviennent de ce qu'elles ont vécu, de ce qu'elles ont été et petit à petit elles acceptent les travers du destin, leur part de faute, de défaillances.

Au travers de ces deux femmes c'est toute une époque qui est revisitée et lentement dénouée. Mais c'est aussi l'âme humaine et l'ordinaire de toutes les vies qui est explorée. Ces femmes sont d'un abord sec. Elles sont désagréables et mal-aimables. Mais il ne faut pas se fier aux apparences !

Et puisque tout est lent et intimiste dans cet écrit, on a très vite le sentiment de vivre avec ces femmes : on rentre chez elles, et par une exploration façon abeille qui butine on pénètre dans les recoins cachés de la maison. L'intolérance et le racisme c'est la peste et le choléra. Ce n'est pas facile d'en sortir et encore moins de réaliser que celui qui les inflige est tout autant contaminé que celui qui les subit. Ce roman décide que les murs peuvent tomber et les barrières franchies, pour peu que l'on apprenne à communiquer de cœur à cœur. Ainsi, deux voisines que tout sépare peuvent finir par s'entendre. La beauté de la chose étant que cela permet à chacune de sortir de son enfermement personnel, de sa prison de solitude et de ses souffrances passées. Pour ma part je trouve cela courageux de la part d'une jeune écrivaine de s'attaquer à un sujet si complexe et d'oser le traiter simplement. La lecture de ce livre a eu un effet apaisant sur moi, je remercie donc l'écrivaine et recommande son roman.

LA VOISINE
(The Woman Next Door)
Yewande Omotoso

Traduit de l'anglais par Christine Raguet
Éditions Zoé, 2019 (v.o. 2017)

Finaliste du Prix Littéraire International de Dublin 2018

Les illustrations d'oeuvres d'art présentées dans cet article sont :
- Peinture murale Street heart de Kouki,
- Sculpture de Khaled Zaki.

Si la question des rapports de voisinage vous intrigue, et que vous aimeriez découvrir d'autres romans construits autour de ce thème, je vous invite à lire mon article Les rapports de voisinage, dans la rubrique Autour d'un thème.

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