Man Booker Prize International : nominés 2019

Le Man Booker, créé en 1968, est un des prix littéraires anglophones les plus reconnus, et populaires, dans le monde. Depuis 2006 son pendant international existe, le Man Booker International et célèbre les romans et recueils de nouvelles écrits en langues étrangères, traduits et publiés en Angleterre. Cinquante mille Livres sterling sont remis aux heureux gagnants : ils sont partagés à parts égales entre l'écrivain et le traducteur du livre retenu. Notons que le l'entreprise britannique Man Group s'est retiré récemment du financement de ce prix. L'année prochaine les deux prix seront renommés, le Prix Booker et le Prix Booker International.

Vous le savez, je suis ce prix attentivement. Chaque année je trouve de nouvelles inspirations de lecture dans les sélections du Man Booker, et du Man Booker International. Pour vous permettre d'en faire de même, je détaille l'ensemble des nominés, chaque année.
Cette année j'ai malgré tout une remarque malheureuse à formuler... ma déception de ne pas voir Konbini (Convenience Store Woman) de Sayaka Murata apparaître dans la liste des nominés. Ce roman faisait pourtant partie des 108 livres parmi lesquels le jury a fait sa première sélection. Je vous recommande donc ce roman, quand bien même il serait écarté d'emblée du Man Booker International ! Vous verrez par ailleurs que j'ai volontairement fait apparaître la couverture des livres retenus en anglais, même quand il s'agit de romans français ou existant dans une traduction française. Après tout, une couverture internationale a son propre charme !

Pour une rapide première analyse notons que les 13 titres en lice sont des traductions de 9 langues différentes, issues de trois continents :

  • L'Europe avec une écrivaine allemande, deux écrivains français, un écrivain néerlandais, une écrivaine polonaise et une écrivaine suédoise,
  • Les Amériques avec une écrivaine argentine, une écrivaine chilienne et un écrivain colombien.
  • Le Proche-Orient et les pays du Golfe avec un écrivain palestinien et une écrivaine omanienne,
  • L'Extrême Orient avec un écrivaine chinoise et un écrivain coréen,

Onze parmi les treize titres ont été publiés par de petits éditeurs indépendants. Nous allons détailler ici d'abord les romans français, puis les romans disponibles dans une traduction française, et pour finir les romans retenus dans la liste qui ne sont pas encore traduits en français.

Romans français de la sélection

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Tout comme l'année dernière il y a deux romans traduits du français. Les années d'Annie Ernaux, publié en France en 2008 par les éditions Gallimard, vient d'être traduit en anglais. Il a pu faire partie de la sélection parce qu'il était paru en français à l'origine sous l'appellation "roman", le Man Booker International n'intégrant pas les autobiographies. Dans un récit écrit à la troisième personne l'auteur se souvient des années d'après guerre, et raconte. Le livre est paru en anglais sous le titre The Years, publié par les éditions Fitzcarraldo, traduit par Alison Strayer.

Quatre soldats d'Hubert Mignarelli avait remporté le Prix Médicis en France, à sa sortie en 2003 aux éditions du Seuil. Il plonge le lecteur dans le quotidien de quatre soldats de l'armée rouge, en Russie, en 1919. L'attente entre deux combats, l'ordinaire de cette vie avant d'aller à la mort nous rapproche de l'homme et du soldat, nous permet de lire la fraternité, et l'absurdité d'un tel destin. Le livre est paru en anglais sous le titre Four Soldiers, publié par les éditions Granta, traduit par Sam Taylor.

Romans et nouvelles disponibles dans une traduction française

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Regardons maintenant les livres qui ont été écrits en d'autres langues mais qui sont déjà disponibles dans une traduction française.  Il y a un roman traduit du coréen, un recueil de nouvelles traduit de l'arabe (écrivain palestinien),  et parmi les langues pratiquées en Europe on trouve un roman traduit de l'allemand, un recueil de nouvelles traduit de l'espagnol (Argentine), un roman traduit du suédois, un roman traduit de l'espagnol (Colombie), et un roman traduit du polonais.

Au soleil couchant d'Hwang Sok-yong, publié en France en 2017 par les éditions Piquier a été traduit en français par Jean-Noël Juttet et Mikyung Choi. L'écrivain coréen a remporté le Prix littéraire asiatique Émile Guimet avec ce roman en 2018. Comme dans d'autres roman il confronte la vie moderne et celle traditionnelle dans son pays. Ici c'est le directeur d'un cabinet d'architectes qui au soir de sa vie se remémore... Le livre est paru en anglais sous le titre At Dusk, publié par les éditions Scribe et a été traduit par Sora Kim-Russell.

Les îles aux pins de Marion Poschmann vient de paraître, en ce mois de mars 2019, en français aux éditions Stock. Cerise sur le gâteau, il a été traduit de l'allemand par Bernard Lortholary, qui a notamment traduit Frantz Kafka, Bertolt Brecht, Le parfum de Patrick Süskind et Le Liseur de Bernhard Schlink. Le roman met en scène un homme qui pense découvrir que sa femme le trompe. Il part au bout du monde, au Japon, sur les traces du poète Basho. Mais il va rencontrer le jeune Yaso, qui a décidé de mettre fin à sa vie. L'un cherche la fin parfaite, l'autre le recommencement parfait. Au fil du chemin le lecteur lit les transformations vécues par l'un et par l'autre. Le livre est paru en anglais sous le titre The Pine Islands, publié par les éditions Serpent Tails, et traduit par Jen Callega de l'allemand vers l'anglais.

Blagues pour miliciens de Mazen Maarouf est paru en français en janvier 2019, aux éditions Flammarion, traduit de l'arabe par Bruno Bamaki. Il s'agit d'un recueil de nouvelles où l'écrivain palestinien-islandais croque des moments de vie qui se déroulent à Beyrouth. La plume de l'écrivain a été comparé à celui de Roald Dahl, à mi-chemin entre le réel et le fantastique, frôlant l'inquiétant et l'étrange tout en nous faisant rire. On cite aussi parfois les premiers écrits de Kundera pour nous transmettre la saveur de ces récits. Car il ne faut pas s'y tromper, le sujet est grave. Ce sont la guerre et l'univers de la violence qui sont abordés ici. La poésie et la dérision sont là pour permettre aux hommes de survivre aux contextes insupportables. Le livre est paru en anglais sous le titre Jokes for Gunmen, publié par les éditions Granta, et a été traduit par Jonathan Wright.

Des oiseaux plein la bouche de Samanta Schweblin est un recueil de nouvelles paru en français en 2013 aux éditions du Seuil, traduit de l'espagnol par Isabelle Gugnon. Cette jeune écrivaine argentine avait été déjà retenue par le jury du Man Booker International en 2017 pour son roman traduit en français sous le titre Toxique (Gallimard). Maria Vargas Llosa dit qu'elle est « l’une des voix les plus prometteuses de la jeune littérature de langue espagnole. Il ne fait aucun doute que cette narratrice a une brillante carrière devant elle. » Les nouvelles qui composent ce recueil font appel à des personnages et des situations incongrus mais l'insolite et l'inquiétant ne sont pas vus comme des menaces, il s'agirait plutôt du charme même de la vie, et de cette prose talentueuse. Angoisse, surprises et émotions fortes attendent le lecteur à chaque détour. Le livre est paru en anglais sous le titre Mouthful of Birds, publié par les éditions Oneworld, et traduit de l'espagnol par Megan McDowell.

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La faculté des rêves de l'écrivaine suédoise Sara Stridsberg est paru en français en 2009, aux éditions Stock, traduit du suédois par Jean-Baptiste Coursaud et également disponible en livre de poche depuis 2011. Le roman raconte l'histoire de Valérie Salanas, militante féministe américaine connue pour son SCUM Manifesto et pour avoir essayé d'assassiner Andy Warhol. Le livre est paru en anglais sous le titre The Faculty of Dreams, publié par les éditions Quercus, MacLehose Press, et traduit par Deborah Bragan-Turner.

Le corps des ruines de Juan Gabriel Vásquez est paru en français en 2017, aux éditions du Seuil, traduit de l'espagnol (Colombie) par Isabelle Gugnon. Il a été retenu dans les sélections du Prix Médicis étranger et du Prix Femina étranger à sa sortie. Par un dispositif à tiroirs multiples l'auteur et narrateur Juan Gabriel Vásquez nous fait connaître l'histoire de son pays d'origine, la Colombie. Écrit fouillé, documenté, aux mille références tant historiques que littéraires ou musicales, il emporte son lecteur dans un parcours lent et passionnant. C'est une confession autobiographique et une réflexion sur l'héritage de la violence nous dit l'auteur lui-même, (...) parce que le passé est contenu dans le présent, ou que le passé est un legs qu'il ne nous est pas possible d'inventorier, de sorte qu'au bout du compte, on hérite de tout : sagesse et démesure, réussites et erreurs, innocence et crimes. Le livre est paru en anglais sous le titre The Shape of the Ruins, publié par les éditions Quercus, MacLehose Press et a été traduit par Anne McLean.

Sur les ossements des morts de Olga Tokarczuk est paru en français en 2012, par l'éditeur suisse Les éditions Noir sur Blanc, traduit du polonais par Margot Carlier. Rappelons qu'Olga Tokarczuk a été lauréat de ce prix l'année dernière pour son récit Les pérégrins, paru en anglais sous le titre Flights et traduit par Jennifer Croft. Un autre titre de l'écrivaine, Les livres de Jakob était finaliste du Prix Femina étranger 2018. Roman construit sous forme de polar, l'histoire se déroule dans la campagne polonaise. Le récit, génial et décalé, remet en cause nos perceptions et notre vision de la justice envers les êtres marginalisés ou les animaux, de la folie ou de la prédestination. Le livre est paru en anglais sous le titre Drive Your Plow Over the Bones of the Dead, publié par les éditions Fitzcarraldo, traduit par Antonia Lloyd-Jones.

Romans non encore traduits en français

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Faisons le tour maintenant de ces autres nominés que nous ne connaissons pas en France et dans les pays francophones. Il y a un roman traduit de l'arabe (Oman), un roman traduit du chinois, et parmi les langues pratiquées en Europe, on trouve un roman traduit du néerlandais et une traduction de l'espagnol (Chili).

Celestial Bodies (corps célestes) de l'écrivaine omanienne Jokha Al-Harthi dépeint l'histoire de trois sœurs et leurs parcours respectifs. Le roman est construit comme une saga familiale, parcourant les générations successives et les vies des hommes et des femmes qui la composent. Ce faisant le récit retrace l'histoire du pays, qui a subi des transformations importantes tant au plan économique que sociétal. Et l'écrivaine parvient à sortir le lecteur occidental des schémas simplistes pour lui faire connaître une réalité plus vaste et plus complexe. Notons que Jokha Al-Harthi est conférencière à un colloque international sur le roman policier arabe les 28 et 29 mars 2019, à Paris, si vous avez le désir et la possibilité de vous y rendre. Le roman a été publié par les éditions Sandstone, traduit en anglais par Marilyn Booth.

Love in the New Millenium (l'amour dans le nouveau millénaire) de l'écrivaine chinoise Can Xue met en scène la vie de plusieurs femmes toutes reliées entre elles par un singulier fil directeur. Le roman, comique et sombre, nous plonge au sein d'une communauté où la paranoïa et le soupçon à outrance sont devenus normalité et où chacun cherche refuge, parfois dans une demeure ancestrale, parfois dans une mystérieuse maison close, ou encore en ayant recours à des herbes médicinales qui modifient la psyché... Aucune vie n'est à l'abri des illusions ni de la résurgence de secrets enfouis. Le récit se forme comme un kaléidoscope qui explore l'amour et le cœur humain sous tous ses prismes, aborde la société chinoise sous tous ses abords, de l'industrie et du commerce, du sexe et de la romance mais aussi de la fraude et de l'exploitation en tous genres. Rappelons que Can Xue est une des grandes écrivaines chinoises reconnues dans le monde qui réside dans son pays. Ses premiers romans avaient été traduits en français par les éditions Gallimard dans les années 90. Ce roman-ci a été publié par les éditions Yale University Press, traduit en anglais par Annelise Finegan Wasmoen.

The Death of Murat Idrissi (la mort de Murat Idrissi) de l'écrivain néerlandais Tommy Wieringa met en scène le voyage au Maroc de deux jeunes femmes hollandaises, aux origines africaines. Dès leur arrivée de petits incidents les accueillent, et le roman se transforme en thriller pour se fondre finalement dans une tragédie à la grecque. L'écrivain met au jour les travers de l'être humain amplifiés sous une loupe de différences culturelles. La maison Actes Sud a publié un certain nombre des écrits de Tommy Wieringa traduits en français. Ce roman-ci a été publié en anglais par les éditions Scribe Press, traduit du néerlandais par Sam Garret.

The Remainder (le restant) est un premier roman de la jeune écrivaine chilienne Alia Trabucco Zerán. A l'inverse de la plupart des romans chiliens contemporains qui font le choix de dépeindre des vies qui se déroulent dans l'ère Pinochet, ici nous sommes dans les lendemains de la dictature. Les personnages principaux sont trois jeunes gens dont les mères ont milité contre la dictature, de leur temps. Suite à un incident ils vont se rendre ensemble dans la cordillère des Andes, et sur ce chemin ils devront se confronter au souvenir d'un passé dont ils ne connaissent pas les secrets. Ce roman a déjà remporté un prix littéraire anglophone. Il a été publié en anglais par les éditions And Other Stories, traduit de l'espagnol par Sophie Hughes.

Prochaines étapes et liens

Les finalistes du Man Booker International 2019 seront connus le 9 avril 2019.
Le jury révélera le nom des lauréats (écrivain et traducteur du livre retenu) le 20 mai 2019.

Pour consulter le nom et les attributions des membres du jury vous pouvez vous rendre sur la page officielle de ce prix en cliquant ici.

Vous trouverez l'article de Kimamori présentant en détail les nominés de l'année dernière en cliquant ici.

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