Jours barbares, de William Finnegan

L’art des lettres peut engager une vie entière. Il en va de même de certaines passions. Lorsque l’amour du surf se conjugue à celui des mots, cela peut former une vie hors du commun, guidée par cette quête de la vague parfaite, sur laquelle surfer avec sa planche et muni de ses mots. La vie devient alors un voyage sans bornes, les seules frontières étant celle de l’imagination et de la lecture. William Finnegan a passé sa vie à lire : lire les vagues, lire les pays, lire les grandes plumes. Il nous plonge à ses côtés, au gré de ses voyages, de ses égarements, de ses moments de plénitude et d’interrogations dans une beauté inouïe. “Jours barbares” commence par ces quelques mots, mis en exergue du livre :

“Il avait été tellement occupé à élaborer des phrases qu’il en avait presque oublié les jours barbares où penser ressemblait à une tache de couleur étalée sur une page blanche.”
EDWARD ST. AUBYN

et cela en dit long sur la saveur et le contenu de ce récit inclassable. Ce n’est pas un récit de voyage, ce n’est pas une autobiographie, ce n’est pas un traité d’un sport, ce n’est pas un récit initiatique ni philosophique. Mais c’est un art-de-voir et de vivre qui transporte le lecteur au coeur des échos du monde, de la parole de l’océan et des émotions d’un jeune garçon, d’un adolescent, d’un jeune homme, d’un époux, d’un père et finalement d’un fils.

William Finnegan a soixante ans aujourd’hui. Journaliste du magazine New Yorker, grand reporter dédié aux sujets politiques complexes, violents, dangereux depuis plusieurs décennies, il se livre enfin à ses lecteurs sous son identité jusqu’alors inavouée : l’homme libre, le surfer.

Je peux vous assurer que je n’aurais jamais pensé pouvoir rester accrochée à un texte de 500 pages où l’on me parle en long et en large de la mer, de toutes les mers du monde, et des vagues diverses et variées qui les composent. Quant à pouvoir suivre les moult aventures d’un homme plongé dans ces vagues, se laissant emporter de mille manières, de temps à autre surgissant sur la vague, ou dans le tunnel au cœur de la vague, cela m’aurait semblé invraisemblable. Et pourtant, je n’ai pas pu poser ce livre, dès lors que je l’avais commencé, ni le lâcher d’une semelle ! Et je recommande sa lecture à tous, que vous soyez surfer ou non, aventurier ou non, spirituel, amoureux des mots, passionné par la musique des habitants du monde terrestre et marin…

Le style de William Finnegan est enlevé. Il a l’art de la formule surprenante qui jaillit de sa plume comme il a dû voir les vagues se lever en murs impressionnants et claquer dans le pacifique. Trois mots et voilà qu’une personne, un pays, une musique, un livre sont décrits. Ils nous parlent, font écho et nous transmettent une émotion. Quant à ses descriptions détaillées des humeurs de l’eau, de la personnalité de chaque vague, de son comportement, et des tentatives de l’auteur de l’appréhender, de la comprendre, de prévoir ses mouvements, elles sont simplement ahurissantes. Être attentif au monde c’est cela aussi. Passer des heures et des jours à étudier les vagues d’une plage. Avant de s’y lancer. Avant de vivre l’instant désiré, l’ébahissement, la pure béatitude. Ou avant d’être avalé par la mer, d’être violemment recraché, d’être cogné contre le fond sableux, projeté contre les rochers ou simplement déporté vers le large, incapable de revenir vers la côte… Tout cela William Finnegan le vit, aux Etats-Unis, en Asie pacifique, en Afrique, en Europe, toujours et partout, à 11 ans, à 20 ans, à 30 ans et encore aujourd’hui dans sa soixantaine.

L’aventure d’une vie, mêlée à l’aventure du monde et des éléments naturels, c’est cela que ce livre singulier tente de raconter. Avec modestie, émotion, simplicité et force.

J’ai lu ce récit dans sa version originale en anglais. Je ne sais donc quel est le rendu dans le texte en français. Néanmoins je salue le courage et l’énergie du traducteur car je ne sais s’il est même possible de traduire les phrasés de ce livre, le lexique du surf inclus.

JOURS BARBARES
(Barbarian days)
William Finnegan
Traduit de l’anglais américain par Frank Reichert
Editions du sous-sol, 2017
Prix Pulitzer de la biographie 2016
Prix William Hill Sports Book 2016

 

Les illustrations présentées sont de :
– Nathan Gelgud, illustrateur,
– Felipe Oliveira, photographe.