Sur la route de Madison, mise en scène Anne Bouvier

Les pièces de théâtre du continent qui s'arrêtent à Porto-Vecchio dans leur tournée sont rares. Mais cette semaine nous avons été gâtés : Clémentine Célarié, Aurélien Recoing et Gérald Cesbron étaient là pour une représentation et nous ont transporté sur cette grande Route de Madison. La salle était comble. Tout un monde corse a vibré au rythme des battements de cœur de cette scène merveilleusement agencée. Et lorsque le rideau est tombé l'ovation était magistrale, à la hauteur de l'émotion que les comédiens nous avaient communiquée. Prestation remarquable des acteurs, musique harmonieuse à chaque instant, texte à la fois actuel et fidèle au récit original, mise en scène poignante... une pièce de théâtre s'est jouée devant nous et celle-ci réunissait tous les ingrédients de cette cuisine si mystérieuse, si intemporelle que l'on nomme Théâtre.

Quand on est épris de théâtre comme moi, on aime tout : les classiques, les épopées et les contes, les créations novatrices, le drôle, l'étrange, le fade, le percutant, si tant est que la magie est présente. C'est une rencontre qui a lieu au théâtre. Une histoire, une chose particulière, à laquelle tout un parterre de spectatateurs se joint, en un instant donné, si la rencontre se produit. Dans ce cas les acteurs emportent le tout un chacun qui les regarde, et leur offrent une autre vie, une expérience, parfois cathartique. En réalité le théâtre est une chose simple, il s'agit de donner vie à une émotion universellement partagée. Cette émotion est amplifiée par la force de la pièce, et par l'union des cœurs et des esprits qui emplissent la salle. Lorsque cela se produit, la pièce, si simple soit-elle, est une réussite. Hier soir cette chose a eu lieu.

Le récit de Sur la route de Madison, nous le connaissons tous pourtant. Nous avons vu le film dirigé par Clint Eastwood, nous avons lu le roman de Robert James Waller, nous avons vu aussi peut-être la pièce jouée par d'autres acteurs en 2007. Et l'histoire narrée est simple. Une femme, d'origine italienne, habite l'Iowa, ce coin paumé des États-Unis. Elle est mariée, elle a deux enfants, elle est femme au foyer et mène une existence ordinaire, tranquille. Arrive à sa porte, un jour, l'homme qui va la dévaster, qui sera le grand amour de sa vie, et avec qui elle n'aura passé en tout et pour tout que quatre jours. Ces quatre jours font l'objet du texte, de la pièce. Le temps s'y insère parce que la pièce - l'histoire - commence par la fin. Une vieille femme nous raconte. Cette femme qui a vécu une vie ordinaire, et un amour hors de l'ordinaire.

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L'histoire est simple et contient pourtant l'essentiel. Un être humain qui se rencontre, qui se révèle à lui-même, dans l'amour, face à l'autre... son autre. Et puis un être humain qui fait un choix et qui s'y tient une vie durant : aimer à la folie dans son cœur, et vivre dans la simplicité et l'exigence de ses responsabilités, maintenir ce qu'il a construit. Si la salle a été en émoi, si j'ai versé des larmes une bonne partie de la pièce, c'est parce que ce simple était rendu avec une entièreté rarement atteinte. Les larmes de la comédienne sont authentiques, elle va les chercher au plus profond d'elle-même, l'accablement du comédien est à son paroxysme.

Et cette scène qui tourne sur elle-même, qui parfois nous porte au dehors et parfois au dedans, qui parfois est éclairée par le clair de lune, parfois par le crépuscule et parfois par le soleil de midi, qui devient tamisée de mille teintes différentes, vives ou tendres, raconte aussi la vie humaine, les sentiments si changeants, si variés que tous nous traversons dans une vie. La musique est là pour porter le tout, et j'aimerais revenir aussi au texte. Je fais partie de ces spectateurs probablement nombreux qui n'ont pas lu le texte original de Robert James Waller. Mais j'ai entendu le texte hier soir. Il est juste, il est ample, et il est très actualisé. Et pourtant il respecte le lieu et la date : l'Iowa en 1964. C'est également vrai pour le jeu des acteurs. Ces deux américains, le cow-boy et l'italienne émigrée, nous les voyons, nous les entendons, de par leur façon de se mouvoir, de regarder. Mais nous voyons aussi deux acteurs français, parisiens. Voilà ce qui m'a le plus frappé hier : cette multiplicité de résonances et de tonalités qui était présente sur scène.

Un instant pendant la pièce j'ai regardé autour de moi. Tous autour de moi étaient absorbés. Hommes ou femmes, c'était égal, nous étions tous dans la peau des personnages. C'est cela que j'appelle une multiplicité de résonances et de tonalités. Nous n'étions pas deux dans la salle à avoir la même histoire, le même vécu, la même personnalité ; mais les acteurs devant nous étaient nous tous, ils nous embrassaient tous. Ils nous ont ébranlé, ils nous ont enchanté. Et lorsque la pièce s'est terminée, nous n'avions pas réalisé que tout ce temps nous avions oublié tout de notre vie et avions été happés par les deux vies qui se jouaient devant nous. Nombreux se sont levés pour acclamer les comédiens et la pièce. Nombreux autres, comme moi, étaient dans un état de sidération tel qu'ils n'ont pas pu se lever ; ébahis ils applaudissaient, atterrissaient doucement !

SUR LA ROUTE DE MADISON
Metteur en scène : Anne Bouvier
Comédiens : Clémentine Célarié, Aurélien Recoing, Gérald Cesbron
Adapté du roman de Robert James Waller par Didier Caron et Dominique Deschamps
Scénographie : Emmanuelle Roy assistée de Marine Brosse
Musique : Raphaël Sanchez
Lumières : Denis Koransky
Costumes : Christine Chauvey

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