La mémoire de l’eau

Tout est singulier dans ce livre. Les personnages semblent avoir un contour vaporeux, la structure et le style surprennent. L’histoire elle-même, le statut du narrateur, le message que l’écrivain veut nous livrer, tout cela reste indéfini un long temps. Mais on reste accroché à sa lecture, on poursuit sans jamais perdre ce fil qui paraît inexistant. Et l’écrivain tient ses promesses. Nous entendons bien, à la fin du récit, ce qu’il voulait nous dire. En somme c’est une tragédie ordinaire qui se déroule tous les jours sous nos yeux, dans toutes les villes de tous les pays d’Europe et peut-être d’ailleurs. Un être humain adorable et sensible se noie sous nos yeux. On le regarde se noyer. Une fois qu’il n’est plus on réalise ce qu’on était en train de laisser se dérouler sous nos yeux ! Et la force de l’écrivain est de nous offrir un livre drôle, enlevé, détaché et délicieux à picorer et butiner alors que le thème abordé est bien loin de la légèreté qui se met en scène.

Le narrateur sollicite des entretiens auprès de toutes les personnes qui ont côtoyé un jeune homme disparu dans le but d’écrire un livre sur lui. Ces entretiens sont restitués dans le roman. Les témoignages des uns et des autres s’entremêlent et nous éclairent progressivement sur la trame de l’histoire, sur la vie et le vécu de ce jeune homme disparu. Or chaque personne interrogée a sa propre version de l’histoire, ses propres certitudes sur la personnalité du disparu, sur ce qui le portait dans son élan de vie et ce qui l’a porté au-delà. Chacun juge l’autre et la responsabilité de l’autre dans le drame survenu. Mais tous aimaient ce jeune garçon. Nous écoutons son meilleur ami, la femme qu’il aimait, sa mère, son amie d’enfance, son voisin, l’infirmière de sa grand-mère.

Le génie du livre est peut-être dans son phrasé. Le langage des personnes interrogées, protagonistes de l’histoire, est si finement travaillé que nous sommes constamment au bord des larmes ou du fou-rire, la plupart du temps les deux à la fois. Les trois personnages principaux – le meilleur ami, la femme aimée et l’amie d’enfance – sont de jeunes gens plutôt délurés, parfaitement foutraques. Leurs mots, leurs pensées sont tranchés et tranchants, modernes, stylés, effrayants de pauvreté et en cela de richesse. L’émotion suinte de tous les pores de ce texte mais n’est jamais dite, prononcée, écrite. Ces jeunes gens semblent si paumés, si dénués de raison. Caricatures grandeur nature des tendances actuelles, souffrant des maux de notre temps, ils sont dépeints avec justesse par la plume de Jonas Hassen Khemiri, c’est-à-dire peints de travers !

Le livre se lit facilement. Le palais se délecte. Et l’on peut y revenir pour relire. Je ne connaissais pas cet écrivain suédois qui est pourtant traduit dans plus de vingt langues et très considéré dans son pays. Voilà au moins une erreur qui est réparée ! Et n’oublions pas de rendre justice à la traductrice Marianne Ségol-Samoy qui s’est attaquée avec brio à la tâche de porter ce texte en français sans lui retirer ses piques et ses lances tout en préservant sa fluidité.

TOUT CE DONT JE NE ME SOUVIENS PAS
Jonas Hassen Khemiri
Traduit du suédois par Marianne Ségol-Samoy
Ed. Actes Sud, 2017 (v.o. 2015)

Les illustrations présentées sont les oeuvres de :
– Marek Okrass,
– Léo-Marie Gausson

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