Club de Lecture du 24 novembre 2017

Ce club de lecture fut riche d’émotion et aussi d’indignation, aux fils desquels nous avons entrelacé douceur et poésie par la force de cette alchimie qui désormais s’invente dans notre cercle d’une réunion à l’autre !

Un rapide tour d’horizon des différents prix littéraires de la rentrée s’avérait nécessaire puisqu’ils avaient tous été discernés en novembre. Hormis L’Art de perdre d’Alice Zeniter (Prix Goncourt des Lycéens) et Tiens ferme ta couronne de Yannick Haenel (Prix Médecis), les autre livres primés avaient été lus par les membres de notre assemblée. Nous avons trouvé que pour une fois les jurés avaient primé de bons livres et des écrivains talentueux. Bien entendu nous avons noté que désormais la maison de Madame Nyssen faisait partie des « grandes » maisons d’édition, retenue pour la quatrième fois pour un Goncourt (Eric Vuillard cette année après Mathias Enard, Jérôme Ferrari et Laurent Gaudé). Mais puisque cet éditeur réunit et publie d’excellents écrivains notre polémique fut brève !

Nous avons alors ouvert notre revue de livres sur quelques mots de Marguerite Duras. Malgré un bref cafouillage technologique nous avons pu écouter sa voix fluide, fleurie d’une teinte caustique, nous dire :

On pose toujours aux écrivains des questions auxquelles ils répondent très difficilement. On demande pourquoi ils écrivent. Mais les écrivains pourraient demander aussi pourquoi les autres n’écrivent pas…

Yassi a alors pris la parole pour nous parler du roman de Viet Thanh Nguyen, Le Sympathisant, qui avait fait écho pour elle avec cette remarque de Marguerite Duras et l’insensé des questions en « pourquoi ». Lauréat de bien des prix dont le Prix Pulitzer 2016 (équivalent américain du Goncourt), ce livre se penche sur l’histoire du Vietnam au moment du départ des américains. Le narrateur est un agent double franco-vietnamien ayant fui aux Etats-Unis à l’arrivée au pouvoir du Vietcong. D’une intelligence cinglante et d’un humour corrosif le récit fourmille d’anecdotes qui nous permettent de mieux saisir les positions politiques des uns et des autres ainsi que l’impact de la politique sur les vies humaines. Alors que le ton est neutre et détaché tout le long de l’histoire, la chute empoigne subitement le lecteur et le bouleverse. Pourquoi aime-t-on la vie ? Pourquoi malgré les pires horreurs et injustices côtoyées on s’accrocherait encore à la vie?… Ce n’est pas en faisant appel à son intelligence ou son érudition qu’on risque de trouver la réponse.

Marie F. se demandait pourquoi l’écrivain vietnamien avait écrit en anglais. Pour avoir vérifié l’information depuis notre réunion nous pouvons donner la réponse juste : Viet Thanh Nguyen est arrivé aux Etats-Unis à l’âge de 4 ans et y a toujours vécu par la suite. Néanmoins, au moment de notre rencontre, nous avons évoqué les différentes raisons qui peuvent amener un écrivain à choisir une langue apprise au lieu de sa langue natale comme langue d’écriture. Certains écrivains, comme le franco-vénézuélien Miguel Bonnefoy, expliquent que la langue française et les structures d’édition en France leur permettent d’être davantage lus que s’ils étaient publiés en espagnol dans un petit pays latino-américain. D’autres écrivains tel Laura Alcoba, franco-argentine, dont nous avions parlé ensemble à l’occasion de la sortie du dernier volume de sa trilogie (La danse de l’araignée), évoquent la difficulté émotionnelle que présenterait l’écriture dans leur langue d’origine. Dans son cas elle a dû fuir son pays à l’âge de 12 ans suite à l’incarcération de son père. Et puis, nous avons bien-sûr évoqué le cas de ces écrivains qui décident d’exceller dans une langue fraîchement apprise au point de devenir un des écrivains les plus remarquables de leur temps dans cette langue non maternelle. Nous avons pris pour exemple Conrad ou Nabokov…

Simone a alors bien voulu prendre la parole pour nous parler de ses dernières lectures. Nous la remercions de s’être joint à nous alors qu’elle avait des obligations à 17H et ne pouvait rester plus d’une heure. Simone avait lu La Serpe de Philippe Jaeneda, Alma de J-M Le Clezio et La disparition de Joseph Mengele d’Olivier Guez. Elle a choisi de nous parler en priorité du livre d’Oliver Guez, lauréat du Prix Renaudot 2017. Outrée par la vie et l’existence de cet homme qu’elle avait dû accompagner tout le long de sa lecture, elle a partagé avec nous son indignation. Le plus inacceptable étant qu’un homme ayant commis de telles monstruosités puisse passer sa vie à être certain d’être dans son bon droit, d’avoir simplement raison. L’auteur, d’un ton neutre et détaché et un style quasi documentaire parvient à transmettre au lecteur cette émotion terrible. Simone à son tour a su nous la communiquer. N’acceptons pas l’inacceptable quand bien même la chose est déguisée sous les traits d’une normalité voire d’un choix avisé.

Simone nous a parlé ensuite brièvement de la Serpe de Philippe Jaenada, Prix Femina 2017. Le narrateur et écrivain mène une enquête sur le triple meurtre des proches d’un homme, Georges Arnaud, accusé puis acquitté. Le livre se lit très bien et les sept cents pages du récit se dévorent pour laisser le lecteur surpris du changement de perspective offert.

Monique a partagé ses lectures du mois à son tour avec nous. Alors qu’elle avait été passionnée par ses lectures sur le thème des arbres le mois dernier, là elle était désappointée par son plongeon dans La Fontaine, une école buissonnière. Monique trouvait que le texte d’Eric Orsenna ne nous apprend rien de nouveau  et ne parvient pas à séduire son lecteur.

Marie-Madeleine avait lu le précédent livre d’Eric Orsenna, Géopolitique du moustique. Le travail de l’écrivain était apparemment plus abouti dans ce livre-là, à tel point que Marie-Magdeleine n’était pas sure de vouloir nous le recommander : avec précision et force détails l’oeuvre des moustiques ainsi que les maladies qu’elles transportent et transmettent sont décrites dans le récit. Le lecteur grimaçant est parfaitement horrifié et effrayé à la fois !

Mais Monique avait aussi lu le dernier Eric Vuillard, L’Ordre du Jour, Prix Goncourt 2017, et Yassi avait très envie de l’écouter en parler. Pour sa plus grande joie Chantal l’avait également lu. Toutes deux ont relevé cet « art » de s’arranger avec sa conscience que met en scène Eric Vuillard. Les protagonistes, qui sont en l’occurrence des chefs d’état et d’entreprise non fictifs, acceptent volontiers des « arrangements » profitables ; ces mêmes arrangements qui ne sont nullement favorables à l’humanité. Toutes trois ont passé en revue les moments mémorables du récit historique même si Chantal et Monique étaient moins élogieuses que Yassi sur le talent littéraire de l’écrivain.

Tout naturellement Florence a poursuivi en nous parlant de Congo, un autre écrit d’Eric Vuillard, qui d’après certains critiques littéraires serait son meilleur livre. Le livre nous parle de la réunion des chefs d’état et autres experts à Berlin en 1884 pour le partage des territoires en Afrique et la constitution du Congo. Dès les premières chapitres, et en seulement 98 pages ce livre transporte son lecteur. Tout est dit sur le sujet, les personnages et les décors parfaitement croqués, mais surtout, nous a dit Florence, c’est un « cri d’amour » et en cela elle était gagnée par la plume d’Eric Vuillard. Monique nous a renvoyé vers l’ouvrage de référence sur le sujet « Il pleut des mains sur le Congo » de Marc Wiltz, et en effet Florence a confirmé qu’Eric Vuillard en parlait dans son récit.

Florence nous a parlé ensuite de Bakhita, de Véronique Olmi. Finaliste du Goncourt, elle n’a remporté aucun prix ou lot de consolation pourtant. Mais Florence a loué tant son écriture que la force avec laquelle elle parvient à nous faire vivre son sujet. Le roman raconte l’histoire de cette petite fille enlevée par des négriers à l’âge de sept ans, vendue au Soudan comme esclave, qui passera sa vie colportée d’un maître à l’autre jusqu’à son arrivée en Italie où elle sera finalement placée chez les religieuses. Les cent soixante premières pages sont absolument atroces, nous a dit Florence, âmes sensibles s’abstenir ou commencer le livre à partir de la page 161 !

Chantal n’avait pas non plus été très passionnée par ses lectures du mois. Hormis L’ordre du jour dont elle nous a redit quelques mots elle avait aussi tenté de lire Indécence manifeste de David Lagercrantz sans parvenir à le finir. Le sujet est pourtant intéressant puisqu’il s’agit d’une enquête sur le suicide du mathématicien Alain Turing durant la guerre froide. Son homosexualité serait-elle à l’origine de sa détresse, si tant est qu’il s’agit bien d’un suicide ? Et comme toujours nous avons passé un peu de temps à nous interroger et à décortiquer la thématique abordée rapportée dans notre actualité. L’homosexualité est-elle réellement acceptée aujourd’hui ? Tout comme lors de la réunion précédente où l’on s’interrogeait sur l’empathie, son origine, ses bienfaits et ses méfaits, cette fois nous n’avons pas trouvé de conclusion définitive. Questionner, explorer, creuser, partager nos réflexions, voilà ce qui nous intéresse (et ce qui fait de nous des lecteurs et lectrices peut-être!).

Marie B. nous a parlé ensuite des romans de Jean-Luc Seigle. Elle avait aimé la poésie et la délicatesse qui caractérisent le style de l’écrivain. Il met en scène des passages de vies bien sombres pourtant. Sa manière de faire se croiser des personnages qui au prime abord sont très éloignés les uns des autres l’avait fait penser à un livre qui l’avait particulièrement touchée au moment de sa sortie : Marie d’en haut d’Agnès Ledig. Le dernier roman de Jean-Luc Seigle est Femme à la mobylette où Reine, la protagoniste, traverse une phase difficile et va trouver son salut grâce à cette mobylette des années soixante…

Yassi disait que son précédent roman « Je vous écris dans le noir »,  l’attendait dans sa pile de livres à lire et qu’en effet on lui avait souvent vanté ses mérites. Celui-là prenait pour personnage principal Pauline Dubuisson, cette meurtrière qui avait fait la une des pages fait divers au XXème siècle, et dont Clouzot s’était inspiré pour son film La Vérité, interprété par Brigitte Bardot.

Marie-José nous a dit alors quelques mots sur La salle de bal d’Anna Hope. Yassi disait n’avoir pas osé le lire craignant d’être heurtée par la dureté du propos. Anna Hope choisit pour personnages un homme et une femme qui tous deux se trouvent enfermés dans un asile psychiatrique à cette époque où bien des esprits sains s’y trouvaient engloutis. Le médecin du lieu souhaite faire des expériences en vogue autour de l’eugénisme… Une histoire d’amour rapproche les deux personnages principaux. La fin est triste nous a dit Marie-Josée, mais moins atroce que ce que Yassi s’était imaginée car pour une fois nous avons transgressé notre règle absolue dans le club de lecture. Eh oui, d’un commun accord nous avons demandé à Marie-Josée de nous dévoiler la fin ! D’autant plus qu’Annie, qui l’avait également lu, n’était pas particulièrement enthousiaste pour nous le recommander. Mais nous n’en dirons pas plus dans ce compte-rendu pour ceux d’entre vous qui voudraient s’y plonger.

Marie F. a alors totalement changé de sujet pour nous parler de Kamel Daoud et son dernier livre Zabor. « J’aimerais bien que quelqu’un le lise » nous a-t-elle dit, parce que ce n’est pas évident de comprendre le message qu’il souhaite nous transmettre. Chantal et Monique ont confirmé que cela faisait partie du style de Kamel Daoud et qu’en effet la plupart du temps ses articles dans Le Point étaient tout comme codés. Néanmoins elle nous a donné envie de le lire en nous parlant quelque peu du personnage principal, ce petit garçon surdoué, et également en nous disant qu’au contraire des dires des critiques littéraires Kamel Daoud n’était nullement pompeux dans son écrit.

Marie F. nous a également parlé de « Le cercle littéraire des amateurs d’épluchures de patates ». Très joli roman épistolaire écrit par Annie Barrows et sa tante Mary Ann Shaffer, qui se déroule dans l’île de Guernesay durant la seconde guerre mondiale. Ce roman est paru traduit en français en 2009 et Yassi s’est joint volontiers à Marie F. pour dire comme elle avait aimé ce livre.

Yassi a ensuite repris la parole, comme à son habitude, pour clore le club de lecture en faisant part de deux autres de ses lectures du mois. Deux livres bien différents mais qui tous deux l’avaient passionné, un polar japonais, Disparitions de Natsuo Kirino et une dystopie écossaise, Les buveurs de lumière, de la jeune Jenni Fagan. Le premier est une publication du début des années 2000, de cette écrivaine de polars japonais très connue pour savoir raconter la vie des femmes dans son pays. Ce livre-ci ne déroge pas à la règle et dénonce les pressions et travers de la société nippone tout en nous permettant de comprendre d’où ils proviennent. Le deuxième est d’une grande, très grande poésie. Il fait preuve de cet imaginaire, seul capable de créer des personnages auxquels le lecteur s’attache à jamais. Yassi a donné l’exemple de cette jeune femme qui « polit la lune »…

 

A titre exceptionnel notre prochain club de lecture n’aura pas lieu le dernier vendredi du mois, mais le vendredi 15 décembre 2017, à 16h à la bibliothèque de Porto-Vecchio.

Vous pourrez lire les articles de ce blog sur les livres lus par Yassi en cliquant sur les liens suivants :
Le Sympathisant de Viet Thanh Nguyen,
L’Ordre du jour d’Eric Vuillard,
Disparitions de Natsuo Kirino,
Les buveurs de lumière de Jenni Fagan.

Merci à Florence pour avoir rédigé un article sur Congo d’Eric Vuillard.

Voici la liste des livres dont nous avons parlés et que vous pourrez trouver à la bibliothèque :
– L’Ordre du Jour d’Eric Vuillard,
– Congo d’Eric Vuillard
– La disparition de Joseph Mengele d’Olivier Guez,
– La Serpe de Philippe Jaenada,
– Géopolitique du moustique d’Eric Orsenna,
– L’Art de perdre d’Alice Zeniter,
– Tiens ferme ta couronne de Yannick Haenel,
– Bakhita de Véronique Olmi,
– Indécence manifeste de David Lagercrantz,
– La femme à mobylette de Jean-Luc Seigle,
– Marie d’en haut de Agnès Ledig
– Zabor de Kamel Daoud,
– Salle de bal d’Anna Hope,
– Le cercle littéraire des amateurs d’épluchures de patates de Mary Anne Shaffer et Annie Barrows,
– Le bleu des abeilles de Laura Alcoba,
– La danse de l’araignée de Laura Alcoba
Le voyage d’Octavio de Miguel Bonnefoy
– Des oeuvres de Conrad et de Nabokov

Les illustrations présentées (hormis les couvertures de livres, magazines et photos d’écrivains) sont les oeuvres de :
– Sempé,
– Martin Whatson, street art,
– Richard Mosse « Congo »,
– Statue du jardin de l’île Innoshima sagesse japonaise Mizaru Iwazaru Kikazaru,
– Agianna « Josephine Bakhita »,
– Ugo Rondinone, exposition Jardin d’Hiver au château de Versailles organisé par le Palais de Tokyo du 22 octobre 2017 au 7 janvier 2018,
– Henry Farrer « Winter scene in moonlight ».

 

 

 

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