S’égarer pour mieux se retrouver
Pour qui n’a jamais ouvert un roman de Lobo Antunes, la surprise ou le désarroi peut être grand. Une page en effet suffit pour remarquer l’apparent « décousu » de la phrase, une forme de chaos qui désarçonne ou bien une sorte de fleuve indompté qui déborde de partout. Commençons par débroussailler un chemin qui semble touffu, ardu, mais qui une fois pris, emmène loin, et surtout haut.
Le romancier portugais est mort en mars 2026 et ce Dictionnaire du langage des fleurs parait en français quelques mois après. Les derniers romans, tous publiés par Christian Bourgois et traduits par Dominique Nédellec depuis Mon nom est légion, ont paru sans qu’il les présente, ici ou là, dans les librairies, alors que longtemps il accompagnait ses livres. A sa façon. Lobo Antunes n’aimait guère les entretiens avec les journalistes et répondait le plus souvent à côté de la question. Mais à sa décharge, il faut dire qu’on ne s’ennuyait jamais à l’écouter. On peut heureusement le faire grâce à des podcasts. L’auditeur ou le lecteur fait ainsi connaissance avec un romancier et homme exceptionnel.
L’homme d’abord : médecin psychiatre, il est envoyé en Angola pendant la dernière guerre coloniale que livre le Portugal de Salazar aux indépendantistes. Il fait office de chirurgien et opère avec les moyens du bord. Ce n’est pas peu dire. Ses premiers livres témoignent de cette expérience et on lira avec profit Le cul de Judas, Fado Alexandrino et sa très belle correspondance avec sa jeune épouse, Lettres de la guerre. L’Angola est au cœur de très nombreux romans dont La splendeur du Portugal. Un titre emblématique puisque chargé d’ironie : c’est un vers de l’hymne national du pays ; dans le contexte de guerres perdues en Angola et au Mozambique, d’un ancien empire réduit à son territoire européen, comment l’entendre autrement ? La plupart des titres de Lobo Antunes, La nébuleuse de l’insomnie, Jusqu’à ce que les pierres deviennent plus douces que l’eau, par exemple, ont une tonalité poétique et on doit lier ironie et poésie, comme on doit le lire en écrivain mélancolique, attentif aux moindres détails concrets, aux odeurs, aux sons, autrement dit au sensible dans ce qu’il a de plus matériel.
Mais pour qui voudrait entrer dans l’univers de Lobo Antunes, l’idéal ou le plus simple reste de lire quatre tomes de brefs textes publiés dans le journal, ses Livres de de chroniques, portant ce titre dont un intitulé Dormir accompagné. Quand on le questionnait sur ces récits, croquis caustiques, scènes de la vie conjugale et des dimanches, il disait que c’était comme un bassin pour enfants dans la piscine. Ce sont des bijoux : drôlerie, tendresse, justesse, tout y est, et on passe d’un texte l’autre en en redemandant.
Et il y a bien sûr l’énorme massif romanesque qui aurait pu lui valoir le Nobel, comme Faulkner l’avait eu. Le jury a eu la bonne idée de se tromper et de l’attribuer à l’un de ses compatriotes. Se tromper est une habitude puisque parmi les non primés, on trouve Borges, Nabokov, Sarraute, Kundera. On en oublie. Trêve de méchanceté.
Avançons maintenant sur le chemin et précisons, pour rassurer le lecteur qui entre dans la librairie, que ce Dictionnaire du langage des fleurs est d’une lecture plus aisée que les cinq ou six romans l’ayant précédé. Encore un petit mot de l’auteur. Il disait qu’il fallait le lire comme si on avait la fièvre, dans un état de trouble. Une canicule, un état de malaise, ou, plus heureusement, le choix de ne pas tout comprendre, voici quelques façons d’entendre le conseil. Surtout se laisser porter par la langue, par les images, les détails les plus concrets comme les plus incongrus. Alors on s’y retrouve et on se retrouve.
Le roman est bâti sur une série de monologues dont le dernier au chapitre 23 désigne le personnage central. Nous ne dirons pas par quelle insulte, puisqu’insulte il y a, mais il faut se placer dans le contexte : l’intrigue se déroule dans le Portugal de Salazar. Les agents de la PIDE, la redoutable police politique du régime, traquent les communistes. Parmi eux, le fils d’une famille bourgeoise installée depuis longtemps à quatre-vingt kilomètres de Lisbonne. Le domaine a perdu de sa superbe et la sœur du militant communiste tente de sauver ce qu’elle peut. Pas grand-chose. Les banques réclament leur dû ; les terres, les vergers, les animaux, tout disparait. La maison sonne vide. Un piano est là, qui ne sert plus trop.
Quant au héros, il passe l’essentiel de son temps dans la capitale, plus précisément Pedralvas, une de ses banlieues les plus pauvres où vivent tous les exclus dans un décor sordide. Le Tage n’est pas loin, les oiseaux volent en nombre, comme dans la plupart des romans de Lobo Antunes, mais ils semblent surtout chercher ce qui les nourrira et on se doute que ce n’est pas le plus ragoutant.
Chapitre après chapitre, des amis, une femme qui l’aimait et comprenait mal qu’il la fuie, des compagnons de lutte et des agents de la PIDE racontent. Au début du chapitre, la construction est des plus limpides. Et puis celui qui parle brasse les souvenirs sans lien direct avec l’intrigue centrale, il déploie les sensations, les émotions, et c’est comme un fleuve désordonné qui semble emporter tout sur son passage. Un exemple parmi d’autres :
« Tous les matins quand je commence à me débarrasser doucement des images confuses qui flottent autour de moi, s'approchant et s'éloignant, pas seulement des images, des voix qui surgissent et s'éteignent, des sons, des odeurs, soudain mon grand-père avec sa casquette et surtout
(le froid de l'âge)
agitant sa moustache quand il m'appelait
(c’était la moustache, pas la bouche, qui parlait)
- On descend au café gamin ?
sans que je distingue la moindre dent dans sa bouche, elles devaient se trouver plus dans le fond, ses chaussures à la peine parce que les années font que ça se grippe, son échine par exemple ne se redressait qu'avec les paumes sur les reins et il n’avait pas besoin d'écharpe vu que sa tête était vissée directement sur ses épaules, c'est certainement ma mère, qui a toujours eu l’esprit pratique, qui mettait tout ça en place (…)
Un motif revient, qui interrompt un flux. Un peu comme le coq-à-l’âne, l’incidente, l’association de pensée que nous vivons tous. Et comme le montre le passage cité la dimension comique.
Lobo Antunes est un grand dialoguiste et ses personnages ne cessent de parler, de mêler l’insignifiant et l’essentiel. Aucun ne l’emporte sur l’autre ; il n’y a pas de vérité mais des vérités, des émotions, des souvenirs et une humanité à nulle autre pareille. Dans les romans de cet écrivain, jamais de grandes idées, jamais de théorie, toujours le concret, comme chez un de ses fidèles lecteurs, Laurent Mauvignier. Qui a lu l’auteur de La Maison vide connait cette façon de sentir les êtres, de les faire vivre, de peindre le décor souvent humble dans lequel ils vivent, et de forger la phrase qui le signifie. Dans quelque chose d’absent qui me tourmente, son formidable recueil d’entretiens avec Pascaline David, il dit ce qu’il doit à Lobo Antunes.
On pourrait citer et commenter des pages et des pages de Lobo Antunes. Mais il faut d’abord vivre l’expérience de la lecture, ne pas analyser quelque tentation que l’on ait de démonter le moteur, à l’instar d’un mécanicien. Et ici, le mécanicien de Pedralvas n’est pas un personnage secondaire dans l’intrigue.
DICTIONNAIRE DU LANGAGE DES FLEURS
Antonio Lobo Antunes
Traduit par Dominique Nédellec
éd. Christian Bourgois, 2026
Article de Norbert Czarny.
Norbert CZARNY a enseigné les Lettres en collège, il est critique littéraire et écrivain. Ses articles sont disponibles à La Quinzaine littéraire, En attendant Nadeau et L’École des Lettres. Son récit, Mains, fils, ciseaux, éditions Arléa, est paru en 2023. En 2026 parait à La Pionnière Au pays perdu.


