La brodeuse de Winchester, de Tracy Chevalier

Broder sa vie

Ah! Comme c'est apaisant de lire un roman à l'anglaise, surtout s'il s'est construit sous l'égide de Jane Austen.
Doucement je me suis glissée dans ce livre. Chaleureusement j'ai été accueillie. Et j'ai découvert des univers merveilleux : celui de la broderie, celui des sonneurs de cloche d'autrefois. Mais La brodeuse de Winchester est aussi un livre sur la femme, sa place dans la société, ses choix et son désir d'épanouissement. Je découvre pour la première fois la plume de Tracy Chevalier, que vous tous avez déjà lue, et connaissez en tout cas pour son La jeune fille à la perle qui imaginait l'histoire de la peinture éponyme de Vermeer. Et je suis certaine que j'y ferai recours encore, à chaque fois que je serai en quête d'un roman qui apaise mon âme.

Le roman s'appuie sur un contexte historique. Nous sommes dans l'entre-deux guerres. Un million sept cent mille soldats anglais sont morts à la guerre. Les femmes sont en surnombre dans le pays. Toutes sont en deuil d'un fils, d'un frère, d'un fiancé. Que fait une femme, en ce temps-là, si elle ne se marie pas, si elle ne reste pas à la maison pour veiller sur sa mère ? Elle se joint au projet de Louisa Pesel ! Encore une fois c'est un fait historique : en 1931 l'évêque de la cathédrale de Winchester fait appel à une experte en broderie et lui soumet le vaste projet de recouvrir tous les coussins et agenouilloirs de la cathédrale avec des œuvres à créer. Les femmes de la communauté se joignent au projet, sont formées, sont guidées pour poser réconfort et pérennité dans ce lieu quelque peu austère.
Le personnage principal du roman, Violet Speedwell, vient de quitter sa maison natale pour se rendre à Winchester. À trente-huit ans elle fait partie de ces femmes, vieilles filles, qui ont perdu leur fiancé à la guerre. Elle a un travail de dactylographe et loge dans un pensionnat pour femmes. Elle ne sait pas encore quelle saveur et quel sens elle peut donner à sa vie lorsqu'elle croise le chemin de Louisa Pesel et de ses brodeuses...

Ce livre est extrêmement bien documenté. Il ne craint pas de raconter en détail les différents points de broderie, les motifs dessinés, l'effort requis et la technique employée. Il ne recule pas non plus devant la lourde tâche de nous initier à l'art des sonneurs de cloche. Ce ne sont pas des mélodies qu'ils interprètent, mais des combinaisons mathématiques ! Oui, ce roman nous entrouvre des mondes insoupçonnés. Et pour ma part, qui ne suis connaisseuse en aucun de ces domaines, j'avoue avoir été tant intriguée que fascinée.

Mais revenons-en à l'histoire. Car elle est savoureuse, mélancolique, dotée de profondeur et d'humanité. Le récit est raconté par une perspective féminine. Violet n'en peut plus du caractère acerbe et sans cesse plaintif de sa mère. Elle est rebutée par les commérages de toutes ces filles qui l'entourent, au travail, à la broderie et ailleurs. Mais elle est très femme. Et libre. Elle va rencontrer Gilda au sein de la communauté des brodeuses avec qui elle se liera d'amitié, pour découvrir plus tard que celle-ci a une grande histoire d'amour avec une autre brodeuse. Elle va être attirée par un homme de vingt ans son aîné, et qui est marié. Elle reste ferme face à son frère qui ne serait pas contre la voir revenir à la maison familiale pour s'occuper de leur mère. Elle s'offre le loisir de boire son verre de sherry seule dans un bar. Et elle se risquera même à s'organiser des vacances très particulières : partir seule en randonnée à travers champs. Rien de tout cela ne se fait. Rien de tout cela n'est possible aux yeux des conventions de la société, bien-sûr. Le lecteur l'accompagnera dans cette manière austinienne de rendre possible l'impossible.

Et nous en arrivons en effet à un autre élément tangible du roman : la présence de Jane Austen. L'écrivaine est enterrée dans le cimetière de Winchester. Ses mots, ses personnages, marquent l'esprit des hommes et des femmes du roman. Sa liberté de pensée s'est incarnée en eux ; son imaginaire a semé des graines dans leur cœur. Et ce petit monde qui sent l'approche d'une menace, à l'arrivée du chancelier Hitler en Allemagne et en Autriche, se préservera de l'intolérance et de l'arrogance.

Ce roman est fidèle à son contexte historique. Mais il est universel dans son propos. Quel est le secret d'une humanité digne, d'une entraide solide, en préservant malgré tout le droit à la liberté individuelle ? Je ne sais pas, mais il m'a semblé que ces grandes choses régnaient en maître dans La brodeuse de Winchester... que j'ai eu plaisir à lire.

LA BRODEUSE DE WINCHESTER
(A Single Thread)
Tracy Chevalier

Traduit de l'anglais par Anouk Neuhoff
éd. La Table Ronde 2020 (v.o. 2019), collection Quai Voltaire

Les images présentées dans l'article sont issues du site internet de l'autrice Tracy Chevalier où elle présente en détail le roman et le contexte historique sur lequel il s'appuie. Vous pourrez consulter ces pages - en anglais - en cliquant ici.

Cet article a été conçu et rédigé par Yassi Nasseri, fondatrice de Kimamori.

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