La Cheffe, roman d’une cuisinière, de Marie NDiaye

Excellence dans l'épure

Il faut toujours une première fois... et pour ma part, c'est avec ce roman que j'ai abordé la plume de Marie NDiaye pour la toute première fois. Et pourtant elle est une écrivaine établie, avec un Prix Femina et un Prix Goncourt à son actif. Je me suis plongée dans ce récit parce que j'étais en train de réfléchir sur le thème de la nourriture à travers le prisme de la littérature. Mais j'ai trouvé bien plus au cœur de La Cheffe, roman d'une cuisinière. Les relations mère-fille, un roman de formation, une plume précise et patiente, des personnages qui dégagent un petit parfum de Cambrai... Eh oui, Marie NDiaye fait bien œuvre de littérature et c'est un plaisir de la lire.

Qui donc est cette cheffe ? Une petite femme menue, qui a peu de mots, qui n'a pas été si bien lotie par la vie au départ, mais qui bouillonne d'un talent culinaire hors norme et qui s'y dévoue corps et âme. Le narrateur nous retrace son histoire, quasiment depuis sa naissance, jusque ses derniers jours. Progressivement nous serons amenés à connaître la relation qui liait le narrateur et cette femme. Car il travaillait dans ses cuisines, dès lors qu'elle avait eu ouvert un restaurant. Mais il l'a surtout aimée et admirée éperdument. D'un amour peu équilibré puisqu'elle le devançait en tout : elle était son aînée de vingt ans, son maître dans l'art culinaire, son mentor dans le savoir vivre, et le savoir être. Par les mots de cet homme nous apprenons à apprécier les forces et les vertus de cette femme. Mais nous sommes dans le domaine des lettres, et sans drame, ni tragédie, nulle histoire ne se respecte. La Cheffe a une faiblesse. Elle est vulnérable. Et son talon d'Achille n'est autre que sa fille unique.

Tout ce que l'on peut imaginer comme sentiments humains est mis en scène ici, mais par la seule voie de la cuisine, des aliments, des mets, de leur préparation et de leur présentation. Bien entendu c'est la chose la plus élevée qui est visée : le sacré.

« (...) Cette façon qu'ont certains convives, hommes ou femmes, de se comporter vis-à-vis de celui ou celle qui cuisine comme avec un amant ou une maîtresse puisque, faute d'imagination, ils ne peuvent se fournir à eux-mêmes une autre image de celui, de celle qui a pourvu splendidement à leur jouissance, à leur bonheur.
(...)
Même pour une femme aussi originale que la Cheffe, travailler et se démener et souffrir souvent, et immoler son repos et, pour ainsi dire, toute vie privée, familiale, sur l'autel de la cuisine admirable, aurait été difficilement supporté sans gratitude.
Elle ne voulait pas d'adoration à connotation érotique, ou qu'elle ressentait comme telle, ainsi que je vous l'ai dit.
Elle voulait que ce soit spirituel, elle voulait que le mangeur entre dans un état de contemplation sereine et modeste, elle voulait qu'il s'adresse ensuite à elle, s'il le désirait (mais elle préférait qu'il ne le désire pas), comme à l'officiante d'une cérémonie à la fois très simple dans sa présentation et sophistiquée dans son élaboration, et elle, la Cheffe, la célébrante, pouvait être complimentée pour avoir organisé au mieux les multiples étapes de l'office, elle pouvait être remerciée, louangée pour l'intelligence de sa pratique.
Cela, oui, c'était acceptable, c'était parfois agréable, c'était tolérable, oui.
C'est dans cet esprit qu'elle a exercé son art. »

Comme vous venez de le voir les phrases prennent leur temps pour dérouler leur propos. Le récit peut paraître lent ou alambiqué mais il y a un artifice qui nous tient en haleine. De temps à autre apparaît un texte en italique, un petit paragraphe par-ci, un autre par-là. On ne sait pas bien qui s'exprime, à quel moment de l'histoire il se situe. Progressivement les deux récits se rejoignent et le lecteur comprend. Une énigme doucement est résolue et la chose qui embarrassait le narrateur est dévoilée. Tout se joue naturellement dans ce triangle de la mère et de la fille, de la cheffe et du jeune garçon, et du jeune garçon avec ces figures féminines. Un drame se prépare, s'annonce, se produit. Et il y a l'après-drame.

On peut dire, en quelque sorte que le roman est fidèle à la vie. Dans la vie il se produit des drames mais tout ne s'arrête pas là. Il y a toujours une suite aux choses, et la manière dont on vit l'après. Continue-t-on de faire la cuisine ? Et d'apprécier l'art de celui ou celle qui fait la cuisine ? L'amitié, et le franchissement du seuil adulte, sont joliment peints dans ce texte. Et les personnages, tout d'une pièce, sont magnifiques.

Comme je l'évoquais au début de cet article, j'ai pris plaisir à retrouver une Françoise au début du roman. Tout comme chez Proust, la cuisinière de la maison où notre cheffe - encore enfant - est employée, maintient une relation ambiguë, axée sur la culpabilisation, avec les maîtres de la maison. J'en ai ri et me suis dit qu'il faudrait que je relise un peu les quatre cent coups du personnage de Proust. Eh oui, Marie NDiaye sculpte des personnages intemporels, dotés de droiture, de dignité, de vilenie, de jalousie... Et vous l'aurez compris, je n'ai qu'une envie désormais, me plonger dans ses autres romans. Car, il m'a semblé, que tout comme son personnage, l'écrivaine est en quête d'excellence, dans l'épure. Comment ne pas être ravi ?!

LA CHEFFE, ROMAN D'UNE CUISINIÈRE
Marie NDiaye

éd. Gallimard 2016

La photographie de Marie NDiaye apparaissant en tout début d'article est de Martin Bureau.

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