La cuillère, de Dany Héricourt

Remonter le fil du temps... par la cuillère !

Les premiers romans m'attirent toujours, mais ce n'est pas souvent que je suis transportée à ce point par le talent d'une primo-romancière. La cuillère de Dany Héricourt est un régal absolu. Humour, finesse, douceur et surprises réjouissent le lecteur page après page. Et ceux qui, comme moi, sont amoureux des mots et des expressions propres à chaque langue, à chaque dialecte, savoureront d'autant plus le texte.
Le parcours professionnel de l'écrivaine est harmonieuse avec ce qui nous est transmis dans le roman : études de théâtre, expérience dans l'humanitaire, coach de jeu et de dialogue dans l'industrie du cinéma se révèlent dans le texte remarquable. Légèreté et profondeur se tiennent la main tout au long de ce roman que je vous recommande. Notons qu'il fait partie de la sélection du prix du Premier roman 2020.

Le roman s'ouvre sur le décès d'un homme, d'un père de famille. Nous sommes au pays de Galles, dans un hôtel géré par cette famille un peu foutraque. La narratrice, jeune fille de dix-huit ans, est désarçonnée au contact du corps refroidi de son père qui s'est mis au lit la veille - et tout allait bien - pour ne pas se réveiller le lendemain. Or la chose qui va attirer son attention à ce moment-là est ... une cuillère ! Une jolie pièce d'argenterie ancienne est posée sur la table de chevet de son père. Elle n'a jamais vu cette cuillère chez eux. Elle s'en empare, vit avec et pour cette cuillère désormais. Elle se raccroche à cet élément de mystère. Et partira à la recherche de son histoire, se rendra en France, où au fil de ses péripéties elle espérera rencontrer les châtelains dont la cuillère porte les armes.

Je vous ai parlé plus avant des mots et des expressions qui jalonnent le récit. Notre narratrice maîtrise l'anglais et le gallois. Elle a également appris le français qui lui a été transmis par une enseignante sous une forme académique très poétique !
Tout au long du roman nous baignons dans les mots de cette jeune fille. Telle qu'elle les entend, qu'elle les comprend, qu'elle les interprète, et qu'elle les transcrit en brisant la barrière des langues. C'est tout simplement exquis. Car, nous le savons bien, chaque langue contient une culture, une façon de penser et de vivre, une structure d'esprit, en somme. Et la transposition d'une expression, d'une langue à une autre, est plus que drôle. Lorsqu'elle arrive en France, elle est surprise par tant de formulations, qu'elle ne comprend pas bien. Et la drôlerie qui se dégage de ces dialogues entre les langues fait notre joie. La poésie qui s'y vit davantage encore.

Mais plus délicieux encore est le contour des personnages rencontrés. S'ils n'existaient pas, il faudrait les inventer ! Chacun des membres de cette familles un peu farfelue est attachant au-delà du possible. Et ils sont portés par une sagesse intuitive. Un amour intelligent. Les hommes et les femmes que notre narratrice croise ont tous un côté hors du commun. Le périple même de ce séjour en France est construit sur la base du hasard. Notre voyageuse est perdue. Parce qu'elle est désarçonnée par le décès inattendu de son père, parce qu'elle ne sait pas quelle voie emprunter dans la construction de son avenir, parce qu'elle est un peu trop intelligente, un peu trop sensible, un peu trop artiste. Elle dessine. Son carnet l'accompagne partout et fait le récit de son voyage, de ses pensées et émotions. Son flair la guide merveilleusement, et la mènera à bon port. Mais là encore, les châtelains qui l'accueillent, qui reconnaissent la cuillère venant de leur argenterie familiale ne sont pas des êtres ordinaires. Avec eux notre narratrice remontera le fil du temps et découvrira l'histoire secrète, passée, de la vie de son père.

À sa manière, Dany Héricourt révolutionne les romans de deuil. Car, quand bien même le personnage principal cherche à faire le deuil de son père, disparu un peu trop subitement, pas un instant le livre n'est morose, terne, morne, sombre. Lumineux, enjoué, poétique, le récit se rapproche d'une aventure merveilleuse, et d'une quête de soi surprenante. Cela même qui ouvrira les portes d'un avenir accueillant.

LA CUILLERE
Dany Héricourt
éd. Liana Levi 2020
Sélection prix du Premier roman 2020

Les illustrations présentées dans l'article sont les oeuvres de :
- Jessica Anna Schwartz (voir article "L'Art de se lover"),
- Sarah Ogren.

Cet article a été conçu et rédigé par Yassi Nasseri, fondatrice de Kimamori.

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