La papeterie Tsubaki de Ito Ogawa

Quand ma plume épouse ton écriture

Si l'on a du mal à saisir le sens de la délicatesse, à définir le concept, il suffit de lire les romans de Ito Ogawa ; alors tout s'éclaire ! La douceur, la finesse, l'attention à l'autre sont des choses qui se pratiquent à chaque instant par les personnages qui naissent de sa plume. Toute situation, tout échange est propice pour faire de l'humain, simple et tendre. J'avais déjà été touchée par son écriture et son imagination dans "Le restaurant de l'amour retrouvé", ici je les ai retrouvés tels quels. J'ai savouré chaque page et chaque image qui y était restituée. Et pour ma part, étant donné ce faible que j'ai pour la calligraphie asiatique, mes sens ont peut-être été encore plus en éveil ici. Vous l'aurez compris : j'adore cette écrivaine japonaise et vous recommande ses écrits sans hésitation.

La calligraphie est un art, on le sait bien. Mais dans ce cas précis il s'agit d'une pratique de longue haleine apprise jeune, appliquée une vie durant, transmise de génération en génération. Et les quatre trésors du cabinet de lettré en Asie peuvent ainsi être pleinement appréciés : le pinceau, l'encrier, le papier et l'encre. La calligraphie est un art tel qu'on le conçoit en occident mais écrire dans les règles de l'art c'est encore autre chose, c'est un savoir-faire précieux et minutieux qui ne s'invente pas. Tout cela Hatoko l'a appris de "L'Aînée", sa grand-mère qui l'a élevée. Et voilà qu'après son décès et celui de sa grande tante, derniers membres de sa famille, c'est à elle qu'il revient de tenir La Papeterie Tsubaki et satisfaire les attentes des clients qui recherchent les services d'un écrivain public. Ce peut être pour des vœux, pour un faire-part ou pour des lettres plus particulières, d'amour, de séparation, de souvenir. Dans tous les cas l'écrivain public sait comment dire les choses et va jusque incarner l'écriture de son client, quand bien même celui-ci serait déjà au paradis...

De fil en aiguille on apprend l'histoire de Hatoko, son apprentissage de cet art, sa rebellion, son départ à l'étranger. Progressivement on apprend à connaître aussi les voisins et futurs amis de la jeune écrivaine publique. Surtout, on les accompagne dans leur quotidien, un jour en promenade, un jour à pique-niquer sous le cerisier, un soir au restaurant à manger de l'anguille. Et l'on est là pour accueillir les clients de la boutique aux côtés de Hatoko. Il est de coutume de servir à boire au client lorsqu'il se présente. Alors on boit le thé, ou un petit alcool. Et on raconte son histoire à cette jeune femme qui sait si bien écouter, saisir les relations qui lient le client, émetteur de la lettre et celui à qui elle devra écrire, le destinataire de la lettre. L'écrivain public participe au bonheur de tout ce petit monde.

Ceux d'entre vous qui me connaissent peuvent imaginer comme j'ai été en joie durant cette lecture. Et curieuse aussi. Parce qu'on apprend mille petites choses ici. Pourquoi dans certains cas il faut diluer l'encre plus que de raison, pourquoi dans d'autre cas l'enveloppe doublée est à bannir, comment s'emploient les timbres pour évoquer une idée, comment se choisit le papier, le sceau, la couleur de l'encre, et ainsi de suite. C'est tout cela qui est détaillé ici. Comme une recette de cuisine les trucs et astuces sont racontés à chaque occurrence. Et pour notre ébahissement absolu, les lettres calligraphiées sont restituées, dans les kanji et Hiragani d'origine. Sans connaître cette écriture on devine pourtant tout. On voit la légèreté, la maladresse, l'application, l'affection et la froideur.

Que vous dire de plus pour clore cet article ? Que la vie est merveilleuse telle que vécue par ces personnages. Que la vie est faite de tous ces petits moments passés en bonne compagnie où l'on peut se rendre mutuellement heureux ? Que tout cela était déjà vrai dans "Le restaurant de l'amour retrouvé". Ou que la chose essentielle est d'être soi-même, tout simplement. Voyons ce qu'en dit Ito Ogawa et son héroïne, la jeune Hatoko :

Aujourd'hui j'écrirais non pas pour quelqu'un, mais pour moi. Un écrivain public tient la plume en se mettant dans la peau et dans la tête de tout un tas de personnes. Sans vouloir me lancer des fleurs, je réussissais bien désormais à me couler dans les mots d'autrui. Mais à la réflexion, je n'avais pas encore rencontré mon moi calligraphique, l'équivalent du sang qui coulait dans mes veines, ce qui faisait que j'étais moi et d'où mon ADN jaillirait à flots.

L'Aînée l'avait trouvé, elle, je le savais. Si je n'arrivais pas à décrocher la devise calligraphiée de sa main sur le mur de la cuisine, c'était parce que ces traits, c'était elle. Son écriture conservait encore son souffle.

LA PAPETERIE TSUBAKI
Ito Ogawa
Traduit du japonais par Myriam Dartois-Ako
éd. Philippe Picquier 2018 (v.o. 2016)

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