Le goût de la mère de Edward St Aubyn

L'ironie du sort, à pleurer de rire.

J'ai commencé par rire. Mais j'ai vite compris que pleurer était plus approprié... Eh oui, tout le monde connaît la saga Patrick Melrose, adaptée en série télé qui a eu cinq nominations aux Emmy Awards. Excepté moi ! Une phrase mise en exergue dans un récit passionnant que j'avais lu l'année dernière avait attiré mon attention sur cet écrivain britannique, Edward St Aubyn, que je n'avais pas lu jusque là. La phrase en question se trouve bien dans ce roman. Or ce livre, "Le goût de la mère", est le quatrième volume de la saga Melrose ! Je vous rassure de suite, il peut se lire indépendamment, et il forme bien à lui tout seul un roman à part entière. Il restitue savamment la parenté et le passé des personnages. Et il avait remporté le Prix Femina étranger à sa sortie en France en 2007. L'essentiel dans ce roman n'est pas tant l'histoire que le déroulement général. Ici le sujet est Vivre. Par devers soi, envers et contre tout. Car la vie n'est peut-être que cela. Et vivre, aussi triste que cela fût, c'est très drôle aussi. L'humour britannique renversant du texte, le regard vif et acéré porté sur les hommes, les dialogues croqués sur le fil du rasoir, tout cela fait de ce récit un petit bijou. Tout est très inhumain (et choquant) ; nous sommes en plein dans l'humain !

Mother's Milk (textuellement le lait de la mère), paru en France sous le titre "Le goût de la mère"), commence par un chapitre étonnant et merveilleux où le narrateur est un petit garçon de cinq ans, trop perspicace pour son âge, et à l'humour dévastateur. Comme je vous le disais je n'ai cessé de partir dans de grands éclats de rire des pages et des pages durant. Robert, accueille avec réflexion et contemplation l'arrivée de son petit frère, nouveau venu dans la famille. Ils sont en vacances dans la maison de sa grand-mère maternelle dans le sud de la France, maison dont son père n'héritera pas puisque la mère a décidé de l'offrir à un semi charlatan chamanique pour en faire une fondation d'ateliers bien-être urluberlu. Le père est en colère, la mère se consacre à son bébé, la grand-mère est hospitalisée et n'arrive plus à alligner deux mots de suite. Et le tout flotte dans un sarcasme délicieux.

Mais voilà, arrivent les chapitres suivants. Chaque chapitre fait le récit de cette même saison estivale, mais à un an d'intervalle. Au global nous les accompagnons quatre années de suite dans le roman. Le deuxième chapitre est narré par le père (Patrick Melrose), le troisième par la mère (épouse de Patrick Melrose) et le dernier fait un panaché de tous ces narrateurs. Et l'on est donc parachuté dans le drame. Les dysfonctionnements de la famille, des générations précédentes, les manquements, les trahisons, petites et grandes destructions... tout cela est dévoilé, détaillé, vécu et revécu, transmis aussi peut-être, à l'identique ou à l'inverse.

Vous l'aurez compris, d'un récit bien rose et vertement drôle on bascule dans du profondément sombre. Le ton enjoué se fait mélodramatique puis platement tragique. Et pourtant la lecture continue d'être délectable. Le récit aborde toutes les réalités d'une vie d'homme. D'une vie d'homme d'aujourd'hui et d'hier. La psychologique masculine, féminine, maternelle, paternelle, non genrée, de jeunes, de vieux, d'honnêtes, de malhonnêtes, tout est là et tourne dans la roue de la fortune ! Nous finissons par les aimer tous, les accepter pour ce qu'ils sont. Et c'est cela même que les personnages font, ou tentent de faire entre eux. Se respecter, s'accepter. Nous sommes dès lors dans un univers plus philosophique que comique, plus humain que tragique. Et durant tout ce temps, en temps que lecteur, on apprécie, on savoure, le travail de l'écrivain. Un joli travail d'orfèvre.

L'oeuvre d'Edward St Aubyn est disponible en français chez Christian Bourgois. La trilogie de départ parue initialement aux éditions Balland porte les titres suivants : Peu importe, Mauvaise nouvelle et Après tout. Ces trois premiers volumes relatent l'enfance, l'adolescence, l'âge adulte de Patrick Melrose. Cette trilogie est également réunie en un seul volume sous le titre "Un peu d'espoir" dans la collection poche Points. Le goût de la mère fait suite à la trilogie, et l'ensemble se termine par un dernier volume publié en France en 2011 sous le titre Enfin. Je pense que je vais tranquillement les lire, tous, et procéder cette fois dans l'ordre. Mais vous pourrez faire comme moi, commencer par celui-ci qui a été finaliste du prestigieux prix anglophone Man Booker à sa sortie et lauréat du Prix Femina étranger à son arrivée en France.

LE GOÛT DE LA MERE
(Mother's Milk)
Edward St Aubyn
Traduit de l'anglais par Anne Damour
éd. Christian Bourgois, 2007 (v.o. 2005)
Finaliste Man Booker 2006
Prix Femina étranger 2007

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