D’une ombre bienfaisante
Les plaisirs et les jours : un titre qui commence par ces mots ne doit rien au hasard. Parmi les nombreux écrivains que Jacques Guérin a admirés, Proust n’est pas le moindre. Et l’on verra plus loin que le riche industriel dont le nom apparait également en titre a joué un rôle dans la diffusion de l’œuvre.
Un extrait du livre écrit par Carlo Jansiti offre un éclairage sur cet homme qui a toujours préféré l’ombre à la lumière : « comme Violette Leduc, comme Jean Genet, je suis un bâtard, et le roman de ma vie peut surprendre quand on me voit aujourd’hui installé, dans une sorte de luxe qui s’acharne à éloigner tout le monde ! »
Jacques Guérin en effet a dirigé une entreprise de parfumerie, la maison d’Orsay, il a connu la fortune et a su l’employer, sans forcément le faire savoir, notamment quand il aidait des écrivains pauvres. Il a aussi été collectionneur de peinture, bibliophile, amateur d’autographes signés par les plus grands. Il avait le goût des beaux objets, aimait fabriquer et relier des livres qu’on lui offrait en remerciement.
Le livre que lui consacre Carlo Jansiti repose sur des entretiens que les deux hommes ont eus dans la maison de Luzarches, non loin de Chantilly, dans laquelle résidait Guérin. Ce dernier n’écrivait pas, sinon des lettres, et n’a donc pas laissé de mémoires. Il avait pourtant une langue, un style, et on se serait sans doute réjoui de le lire. Un certain Vallorz, peintre assez oublié en fait les frais, et c’est un exemple parmi d’autres, puisqu’il lui reproche « Le même acharnement à entretenir de la fausse amitié qu’à faire de la fausse peinture ».
Avec Guérin, les ruptures étaient souvent brutales, à la mesure de la confiance qu’il avait accordée. Ses fidélités étaient anciennes et profondes. Ainsi pour Erik Satie, qu’il avait rencontré à l’adolescence. Il se trouve à un repas avec Arthur Rubinstein. Celui-ci s’interroge alors que Guérin vient de faire l’éloge des compositions pour piano de Satie. « Oui, mais qui s’intéresse aujourd’hui à Satie ? La réponse fusa : « Et qui peut bien s’intéresser à Rubinstein tant qu’il y aura Horowitz ? » On lira la suite ; elle est courte.
L’auteur de ce livre s’est installé en France vers 1980. Il travaillait à une biographie de Violette Leduc et avait en Guérin un témoin hors pair. Il l’a écouté parler de l’autrice de La bâtarde et de Thérèse et Isabelle, mais pas seulement comme en atteste ces mémoires sous forme de conversations au fil du temps. Né en 1902, Guérin est mort en 2000 et a traversé un siècle. Un siècle bien rempli.
« Bâtard » écrit-il dans une lettre. Son père est un riche industriel ayant fait fortune dans la chaussure. Gaston Monteux est marié et ne reconnait pas les deux fils qu’il a avec Jeanne Guérin. Laquelle confie ses fils à des gouvernantes, ne les voyant qu’assez peu. Cette distance fait souffrir les deux enfants. On imagine le roman d’éducation qu’il aurait pu écrire. Mais il n’est pas du genre à se lamenter et comme beaucoup d’enfants sans parents, il se construit grâce à son énergie, son intelligence et sa curiosité. Ses qualités l’amèneront à lire, à la toute fin de sa vie, des écrivains qui peuvent choquer, comme Tony Duvert. Des qualités aussi, qui lui permettent d’accueillir chez lui un célèbre bibliophile et Président de la République, dont il ne partage pas les convictions socialistes. Mais Guérin est d’un autre temps : avoir Dominique, le roman de Fromentin, pour livre de chevet suffit à se comprendre.
On lira dans un chapitre consacré à la relation avec Genet l’histoire d’une autre aventure. Une amitié profonde, faite d’échanges. A de nombreuses reprises, Guérin vient en aide à l’auteur du Journal du voleur. Celui-ci est souvent à court d’argent. Pas tant pour lui que pour ses amis, des repris de justice, des détenus tout juste libérés qui parfois viennent dormir à Luzarches. Guérin est accueillant. Genet dédie des textes à son riche protecteur, il lui offre des manuscrits, lui présente Violette Leduc. On lira quelques lettres de l’écrivain dans le dossier iconographique en fin d’ouvrage. Ces textes autographes ne sont pas les seuls que le collectionneur possède. Un Rousseau offert à Diderot, que ce dernier, plus tard fâché avec l’auteur des Confessions donne à Sophie Volland en est un autre exemple ; un Madame Bovary signé pour Lamartine, par Flaubert, ou un exemplaire des Fleurs du Mal, pour Delacroix, « mon éternelle admiration » écrit le poète. Ce ne sont là que quelques trésors.
Si l’amitié avec Genet est orageuse et s’interrompt en 1952, celle avec Violette Leduc l’est tout autant. Elle est folle amoureuse de Guérin. Il est homosexuel et a depuis longtemps un fidèle compagnon. Elle est excessive, maladroite, changeante. Sa vie cabossée n’y est pas pour rien, ni un certain succès lié pour partie à son amitié avec Simone de Beauvoir. En somme deux bonnes fées (ou une fée et un magicien) sont près d’elle mais le flux des émotions est incontrôlable. On en lira les péripéties à travers les nombreux petits billets que Guérin conserve, et que cite Jansiti. Quand elle est hospitalisée, Guérin la soutient sur le plan matériel. Ce ne sera pas l’unique fois. Mais un conflit avec Simone de Beauvoir l’oblige à le faire savoir. Moment déplaisant pour quelqu’un qui aime la discrétion.
Ses rapports avec Madeleine Castaing, antiquaire et décoratrice très inventive, sont encore plus difficile, sur fond d’escroquerie au détriment d’un artiste malade, traqué par les nazis. Trois toiles vendues par Soutine sont en effet au cœur du litige. Il traversera le temps. Il rappelle que la vie de Guérin n’est pas que passion heureuse.
Mais on s’arrêtera pour conclure à ce qui ressemble à un roman à suspense condensé en un chapitre intitulé « Le roman des manuscrits de Proust ». Le jeune homme a découvert A la recherche du Temps perdu alors qu’il faisait son service militaire, en 1924. Coup de foudre. En 1929, il rencontre le docteur Robert Proust et Marthe son épouse. Le frère de Marcel décède en 1935 et Marthe doit quitter l’appartement dans lequel se trouvent une partie des manuscrits du grand romancier, son mobilier et sa bibliothèque. Le chapitre raconte la quête de Guérin, les écueils qu’il rencontre et met en relief le rôle plutôt néfaste joué par Suzie Mante-Proust, peu lectrice de l’œuvre de son oncle, mais assez astucieuse pour savoir ce qu’elle représente, et vaut, financièrement parlant.
Qui dit argent dit intrigue et intérêt, on l’aura compris, et parmi ceux dont Guérin se méfie, il y a Maurice Sachs. L’auteur du Sabbat est une figure clé du Paris des années trente. Sa disparition en 1943, dans une Allemagne nazie pour laquelle il a des sympathies, bien qu’il soit juif et suspect comme tel reste un mystère. Encore que. On a retrouvé son corps. On verra comment. Sachs se tient au carrefour, toujours équivoque.
Il n’est pas sûr que Guérin ait davantage apprécié Cocteau. Ne serait-ce qu’en raison de son influence sur Jean, son jeune frère devenu opiomane. A l’époque, Cocteau soignait son chagrin d’amour pour Radiguet brusquement décédé en usant et abusant de la substance. Et puis Cocteau semble omniprésent, ayant besoin de la lumière quand Guérin préfère l’ombre.
On croit trop souvent que les personnages importants sont ceux qui accèdent à la célébrité. Aujourd’hui plus encore qu’avant, surtout depuis que les réseaux sociaux font d’ignorants et de bonimenteurs exilés à Dubaï des stars. Dans sa demeure de Luzarches décorée et meublée avec soin, et dans les salles de vente, les merveilles que conservait Guérin rendaient la splendeur et l’inventivité d’une époque. Il arrive qu’on les regrette.
LES PLAISIRS ET LES JOURS DE JACQUES GUÉRIN
Carlo Jansiti
éd. Seuil, 2026
Article de Norbert Czarny.
Norbert CZARNY a enseigné les Lettres en collège, il est critique littéraire et écrivain. Ses articles sont disponibles à La Quinzaine littéraire, En attendant Nadeau et L’École des Lettres. Son récit, Mains, fils, ciseaux, éditions Arléa, est paru en 2023. En 2026 parait à La Pionnière Au pays perdu.


