Qui se ressemble, d’Agnès Desarthe

Sur un air de musique

Bouba, une grand-mère illettrée, et Oum Kalsoum, la voix de l’Égypte et du monde arabe, la diva (le mot n’est pas galvaudé) qui pouvait donner un concert avec deux chansons… et ce pendant plus de trois heures : ces deux femmes sont les héroïnes de Qui se ressemble, un récit d’Agnès Desarthe. Histoire de deux personnalités exceptionnelles en dépit de tout ce qui semble les opposer : « Irréprochabilité, solitude, sévérité. Être femme sans tutelle à une époque et dans des régions où c’était impensable ».

Agnès Desarthe est d’abord romancière. Depuis Quelques minutes de bonheur absolu, on a eu le temps et le plaisir de la connaitre. Elle a aussi écrit pour la jeunesse et bien des collégiens se sont reconnus dans les personnages de Je ne t’aime pas Paulus, pour citer son roman le plus fameux. Le remplaçant et Le Château des Rentiers nous permettait de faire connaissance avec la branche maternelle (et donc les grands-parents originaires d’Odessa) d’Agnès.

Qui se ressemble débute à Besançon, dans le froid et la neige qu’un jeune étudiant venu d’Algérie découvre. Il sera le père d’Agnès. Nous voyons ce garçon timide et poli d’un lieu l’autre, Orléansville, Besançon, Paris. Il est l’espoir de toute la famille. Bouba, sa mère, a connu deux exils : au moment du fascisme, elle a fui la Libye natale pour l’Algérie, qu’elle a quittée au moment de l’indépendance pour Paris. Elle a été mariée dès son jeune âge veuve très tôt, eu de nombreux enfants, en a perdu un dans un accident. Elle n’a jamais appris à lire et écrire. C’est un tempérament : « Elle règne sur trois fils intelligents, sanguins, anxieux, et trois filles sentimentales, instinctives, bienveillantes. Comme tout bon tyran, elle est injuste et redoutée. Seule aussi. Très seule. »

Le récit débute le 6 octobre 1973. Ce n’est pas une date anodine. L’enfant qu’elle est a sept ans et c’est le soir de Yom Kippour. Mais aussi la guerre. Célébrer cette fête majeure en un tel moment chez Bouba la désoriente « Je n’étais pas la petite-fille d’une juive française, ayant quitté son Algérie de cocagne, mais la descendante d’une juive arabe, analphabète et pauvre, chassée une première fois de son foyer par une guerre mondiale et, une seconde fois, de son pays d’adoption, par une guerre d’indépendance ». C’est à n’y rien comprendre pour la petite fille qui a toujours entendu sa grand-mère parler dans un sabir ressemblant au judéo-arabe. « Pourquoi des arabes attaquent-ils d’autres arabes ? Si les soldats trouvaient sa grand-mère, ils verraient bien qu’elle est comme eux, qu’elle parle la même langue ».

Cette langue est aussi celle de Oum Kalsoum. La grande interprète égyptienne tient debout en scène comme si son corps était « un phare ». Avec une voix « large et dense. Agile pourtant. Souple. Sévère. Coupante. Tantôt serpe, tantôt hache, tantôt miel, torrent, lac, huile, mercure, sang. ». Elle a l’art de porter jusqu’à l’extase, la transe son public. Ce que l’on appelle le « tarab ». L’adulte qui raconte la femme qu’était Oum Kalsoum retrouve la petite fille qui chantait « Enta Omri », « Tu es toute ma vie », avec son frère. Des mots mystérieux reviennent dans le refrain, « Eli chouftou » dont elle essaie de deviner le sens. On lira le poème en entier et on sentira quelle femme toujours libre a été Oum Kalsoum. Restons un instant avec l’enfant qui entend à sa façon ce « Eli chouftou ». Peut-être « elle lui chauffe tout » ? Il faut bien trouver dans la vie quotidienne une explication.

La question des mots, celle de l’école, ne sont pas mineures dans les livres de la romancière. Une bonne élève, qui s’assoit au premier rang mais n’apprend rien : « l’école n’est pour elle qu’un laboratoire de relations humaines ». Cela sert, dans une vie de romancière.

Avant qu’elle ne découvre les « cuirs » de Françoise dans Proust, elle s’interroge sur « des craies très mieux » dont on parle au sujet des Juifs d’Algérie. La langue lui parait curieuse et elle ne comprend pas que l’on soit « indisposée ». Plus tard, étudiante en linguistique, elle comprendra que lorsqu’on dit « Que tu meures ! », l’acte peut suivre la parole. Prononcer certains mots vous engage gravement ; Bouba ne veut pas entendre que sa petite-fille est jolie : le mauvais œil. La narratrice est sensible aux mots. Elle aime « Sempre libera », air de la Traviata. Une éthique autant qu’une esthétique naissent de ces termes : « un air très joyeux, qui parle du plaisir et de la rage de l’éprouver. Elle aussi voudra être libre, libre de s’amuser toute la journée. Et cela fera très peur à ses parents, qui ne comprendront pas ce désir de légèreté, qui ne comprendront avec de la désinvolture. Elle sera pourtant soucieuse et responsable. Elle refusera avec le chagrin, se débrouillera pour le vivre en cachette, se répétera que la vie est une expérience, une expérience unique ».

Sempre libera est Bouba, qui emmène Agnès à un concert de Johnny Halliday lors duquel il chante « Que je t’aime », dont elle ne saisit pas les paroles. Sempre libera est Oum Kalsoum qui ne se mariera que très tard, et encore, sans se soumettre à son époux. Mais Oum Kalsoum est aussi la voix de l’Égypte nassérienne et elle l’incarne peu avant la guerre des Six jours de façon violente. Une tragédie, parmi d’autres, dans ce Moyen-Orient qui ne sait en sortir comme si Caïn et Abel vivaient au présent. Agnès Desarthe résume parfaitement ce que nous vivons : « L’urgence à désigner – comme si cela pouvait nous libérer d’une angoisse et annuler l’inconfort lié à l’ambivalence – les bons et les méchants, cette hâte à choisir son camp ne rend pas compte des liens profonds que tisse l’usage d’une même langue ».

A quoi on a envie d’ajouter la musique quelle qu’elle soit : le père découvre Schubert, ses enfants Oum Kalsoum, sa mère chantonne « Baba- Djarley », légère déformation que le lecteur appréciera. Mais se sentir proche dans un concert, léger comme une mélodie n’abolit pas les pires événements.
Le récit, articulé autour du 6 octobre 1973 se termine sur une autre date. La petite fille s’endort : Quand tu te réveilleras, on sera le 7 octobre ».

QUI SE RESSEMBLE
Agnès Desarthe
éd. Buchet-Chastel 2025

Article de Norbert Czarny.
Norbert CZARNY a enseigné les Lettres en collège, il est critique littéraire et écrivain. Ses articles sont disponibles à La Quinzaine littéraire, En attendant Nadeau et L’École des Lettres. Son récit, Mains, fils, ciseaux, éditions Arléa, est paru en 2023. En 2026 parait à La Pionnière Au pays perdu.

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