Un jour ce sera vide, de Hugo Lindenberg

Enfance n'est pas insouciance

J'ai été intriguée par ce livre, sans bien savoir pourquoi, et j'ai souhaité le lire. C'est seulement après l'avoir lu que j'ai vu qu'il était retenu dans les sélections du Prix du Premier Roman et également du Prix Femina ! Le roman est lucide, merveilleusement écrit et porte une parole importante : celle qui cherche à briser le silence, tacite, qui métastase une famille des générations durant. Et c'est en étant transférés dans la peau d'un enfant que nous nous imbibons de cette vérité. Dans un entretien que j'ai écouté ce matin, Hugo Lindenberg dit « il n'y a qu'un pas entre un enfant seul et un aliéné ». D'ailleurs au début du livre apparaît cette dédicace « Aux enfants seuls et aux aliénés ».

Comme tous les romans qui savent très précisément ce qu'ils ont à nous dire, Un jour ce sera vide est resserré. Peu de personnages, un seul lieu, le temps d'un été. Et avec ce décor réduit et dans ce petit laps de temps il nous raconte des générations de vies brisées et torturées, et un malheur très ample, très étouffant, puisque c'est celui d'un enfant. Le personnage principal est un garçon, pas encore adolescent. Il est en vacances avec sa grand-mère en bord de mer. Sa tante les rejoindra. Et il sortira de sa solitude parce qu'il se fera un copain à la plage. Un garçon qui contrairement à lui est tout à fait un garçon de son âge, bien dans sa peau, entouré par une famille normale. Et ils pourront faire des jeux, nager, faire la course ; en un mot, s'amuser avec légèreté.

J'avoue qu'en commençant le livre j'ai été gênée. Un long temps, des chapitres durant, je me demandais pourquoi le narrateur s'exprimait si bien, pensait et agissait comme un homme d'âge mûr. Ce n'est pas cohérent, ce n'est pas crédible, me disais-je. Mais enfin, pourquoi l'auteur ne s'en était-il pas rendu compte, ni son éditeur non plus... Et pourtant je continuais de lire ; je savourais la lecture. C'était beau. Les mots de ce narrateur, son regard, ses réflexions me suffisaient pour tourner les pages. La fascination du jeune garçon pour tant de choses a priori si peu fascinantes me captivaient. Les scènes banales de la vie d'une famille ordinaire à la plage sont chose extraordinaire pour lui. Les gestuels, les mimiques, les déplacements, tout est analysé par lui. Et parfois de retour chez lui il s'entraîne à les imiter, à intégrer un peu de normalité en lui-même. Car il est différent. Et il le sait.

Il est important, il me semble, de vous dire que ce n'est pas un roman à drame. En tant que lecteur on n'est pas angoissé par une chose terrible qui va survenir et tisser la trame finale d'une tragédie. Non, le drame est dans le quotidien. La tante arrive durant le séjour, et l'on sent bien que cette arrivée perturbe le garçon. La présence de la tante l'horripile. Et il a si peur d'être comme elle un jour lendemain. Il a si peur aussi de décevoir ou de perdre son ami de la plage, Baptiste. Il a peur que Baptiste vienne chez lui. Il a mille peurs, colères, anxiétés. Mais mieux que l'adulte le plus mûr il sait gérer les situations et être parfait. Il est parfait avec sa tante, avec la mère de Baptiste. Et pour faire passer la peur, il cite Rimbaud dans sa tête. Sa solitude est emplie de lectures, de promenades. Et son amour pour sa grand-mère lui offre du bonheur. Car dans son quotidien silencieux il a aussi des gestes simples à savourer, ce moment par exemple où sa grand-mère lui lave les cheveux et les rince d'un broc à eau.

Le malheur de cette famille, nous l'avons dit est le silence. Mais les malheurs, les histoires de famille en question on ne les connaîtra pas réellement. La fin du roman, je ne suis pas sûre de l'avoir comprise. Ce qui est arrivé à son père ou à sa mère non plus. Aussi étonnant que cela puisse vous paraître j'ai estimé que ce n'était pas grave. J'ai suivi attentivement les jeux des enfants, ce qu'ils font subir aux méduses sur le sable. J'ai observé chaque objet, chaque mouvement. Et tout était dit. Rien de plus ne pouvait l'être, au risque de trahir la pureté du récit.

UN JOUR CE SERA VIDE
Hugo Lindenberg
éd. Christian Bourgois 2020
Sélection Prix du Premier Roman 2020
Sélection Prix Femina 2020

Les illustrations présentées dans l'article sont les oeuvres de :
- Eva Gonzalès (détail peinture),
- Elisa Costa.

Vous pourrez écouter l'entretien auquel il est fait référence au début de cet article en cliquant ici.

Cet article a été conçu et rédigé par Yassi Nasseri, fondatrice de Kimamori.

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