Club de Lecture du 20 mai 2017

dance-through-the-color-of-life-karina-llergo-saltoNos clubs de lecture sont des voyages. Ils nous emportent loin et par tous horizons, qu’ils soient géographiques, littéraires, d’exploration de la voie humaine dans ses aspects psychologiques, sociologiques ou autre. Et cette nouvelle rencontre ne fit pas exception à la règle… Cette fois les grandes fresques et sagas familiales ont été de la partie aux côtés des romans d’écrivains français contemporains qui dépiautent un trait d’actualité pour le livrer sous leur plume romanesque. Mais ne nous perdons pas dans le tourbillon des mille digressions passionnées qui animèrent nos échanges, et reprenons les choses depuis le début !

J’ai d’abord parlé des deux livres qui m’avaient passionnée mais aussi intriguée ce mois-ci. Les Vies de Papier de Rabih Alameddine et L’Intérêt de l’Enfant de Ian McEwan. Le premier m’avait fait rire et pleurer, le deuxième m’avait causé questionnements et méditation interloquée !

Carole JeulinRabih Alameddine raconte la vie d’une femme libanaise qui ne vit que par et pour les livres. Le récit nous dépeint la ville de Beyrouth que la narratrice aime tant, croque des personnages de femmes extraordinaires ou extravagantes avec humour et finesse caustique, nous dit entre les lignes la guerre civile et nous offre une promenade littéraire hors du commun. Le livre est un pur délice de drôlerie et d’intelligence vive mais aussi de mélancolie doucereuse, parfois accablante. J’aurais pu parler des heures et des heures de ce livre tant il m’a touché. D’ailleurs, fidèle à moi-même j’ai été bien trop bavarde sur le sujet. Et pourtant, j’ai l’impression de n’avoir rien pu exprimer tant il y aurait à dire sur ce livre. C’est un livre à lire… Pour les passionnés de la littérature, de la traduction, des contradictions de l’âme humaine, de la solitude et du commérage, de la condition des femmes en orient, de l’insensé de toute guerre etc, etc.

Yves KleinLe livre d’Ian McEwan est tout autre. Il explore le domaine juridique, les conflits familiaux, les restrictions de cultes religieux, et la perte de sens dans la vie de celui qui parfois peut en mourir. Joliment écrit comme un Mrs Dalloway de Virginia Woolf il nous engage dans la vie d’une femme magistrat hautement compétente et d’un cas litigieux auquel elle est confrontée : celle d’un jeune garçon issu de la communauté des Témoins de Jehovah hospitalisé et qui a besoin d’une transfusion sanguine pour être soigné. Or ses appartenances religieuses ne lui permettent pas d’accepter une transfusion. Les discussions et débats ont été très richement nourris sur ce livre par les interventions d’Anne-Marie et de Pascal. L’une étant juriste et l’autre médecin ils nous ont éclairé sur bien des points sensibles et litigieux. Et nous avons bien vu que les questions traitées dans ce livre sont par trop complexes pour que l’on puisse en juger hâtivement…

Chapelle des pénitents blancs de FolonC’est Pascal qui prit alors la parole pour nous plonger dans Le Royaume d’Emmanuel Carrère où il raconte l’aventure mystique, spirituelle et religieuse de sa vie. Il a comparé cet écrivain à Marc Dugain et Jérôme Ferrari en ce qu’ils savent tracer un phénomène d’actualité après s’étre amplement documenté mais en ayant toutefois l’art de créer de la fiction qui sache enchanter le lecteur. La comparaison m’a frappée et en effet il faut reconnaître que ces trois auteurs sont largement lus et ont tous trois obtenu une renommée au-delà des frontières françaises et francophones puisqu’ils sont traduits en d’autres langues. Emmanuel Carrère pour sa part ayant été retenu par le New York Times parmi les 100 écrivains notables de l’année où la traduction anglaise de Limonov est parue aux Etats-Unis… Mais Pascal nous a aussi éclairé sur la raison pour laquelle son livre “Le Royaume” avait été tant critiqué, et sa “prétention” si vertement dénoncée : c’est un écrivain égocentrique par essence, il parle toujours de lui-même. Marie-Jeanne a rebondi sur le sujet pour nous recommander son livre “La Moustache”, tout en reconnaissant que là encore il parlait de lui-même ! Fleur de tonnerreMais elle a élargi le débat en nous invitant à lire Jean Teulé qui talentueusement sélectionnait des personnages historiques et les mettait en scène dans ses romans. Nous avons parlé notamment de “Fleur de Tonnerre” qui raconte l’histoire de l’empoisonneuse bretonne Hélène Jégado et de “Charly 9”, qui n’est nul autre le roi de France Charles IX… A mon sens la plume de Jean Teulé est plus affirmée et plus tranchante que les écrivains dont nous parlions précédemment mais là encore, la plupart de ses livres ayant été adaptés pour le grand écran la comparaison se tient.

C’est ainsi que nous avons dérivé sur les fresques et sagas, en évoquant Les Dukay de Lajos Zilahy traduit par Pierre Singer ou La Saga du Siècle de Ken Follett.

Mais l’été approchant et les lectures de plage obligeant Monique nous proposa une lecture haletante et facile à ingurgiter : un polar de Bernard Minier, bien ficelé et agréable à lire : “Une Putain d’Histoire”. Et le titre, d’après les dires de Monique, ne sur-vend pas l’intrigue !

Oleg OpriscoMais alors nous fûmes happés par le tour d’horizon que Marie-Hélène nous fit de livres qui mettent en lumière de grands destins. Et non pas au travers de n’importe quelle plume puisqu’elle nous parla d’Alexandra Lapierre, qui n’est autre que la fille de Dominique Lapierre, ce journaliste qui signa de grandes œuvres conjointement avec Larry Collins (La cité de la joie, Paris brûle-t-il, Ô Jérusalem, Le cinquième cavalier). Alexandra à son tour nous entraîne  dans la vie de femmes hors du commun : Fanny Stevenson, l’épouse américaine de Robert Louis Stevenson, Alexandra Gentileschi, la première femme peintre à avoir vécu de son art, et bien d’autres. Marie-Hélène venait de lire son dernier roman : Moura.   Moura“Dans les tourmentes de la révolution bolchevique, d’une guerre à l’autre, Moura a traversé mille mondes. Aristocrate d’origine russe, elle s’est appelée Maria Zakrevskaïa, Madame Benckendorff, la Baronne Budberg… Elle a été la passion d’un agent secret britannique, la muse de Maxime Gorki, la compagne de H.G. Wells et l’égérie de l’intelligentsia londonienne. Elle a côtoyé tous les grands du XXe siècle, le Tsar, Staline, Churchill, de Gaulle.” Un personnage haut en couleurs et une plume qui sait relater les hauts et les bas, les traversées historiques de pays et les émotions qui s’en dégagent.

Pour finir Florence nous offrit à son tour une lecture très adaptée à l’humeur estivale, mais cette fois tout en sagesse et en douceur : “Comme le fleuve qui coule” de Paulo Coelho. Le livre peut se picorer doucettement et le lecteur peut s’arrêter sur l’aphorisme ou l’extrait qui l’enchantera. Florence nous en lut quelques extraits, brefs mais dotés d’une grande profondeur.

Pour clore notre club de lecture j’ai rapidement évoqué le dernier polar que j’avais lu, La Maison où je suis mort autrefois de Keigo Higashino, bien plus qu’un polar, et à mon sens intemporel. Et j’ai parlé du livre que j’étais en train de lire et qui parcourt l’ère de Mao Zedong en Chine. Pascal et MArie-Hélène ont alors rebondi sur la Chine en nous recommandant absolument, à tous et à toutes, de lire Les Cygnes Sauvages de Jung Chang.

Vous pourrez consulter les articles présentant les romans dont Florence et moi avons parlé en cliquant sur les liens ci-dessous :

– Les vies de papier de Rabih Alameddine,
– L’intérêt de l’enfant de Ian McEwan,
– La maison où je suis mort autrefois de Keigo Higashino,
– Comme le fleuve qui coule de Paulo Coelho.

Les illustrations présentées dans cet article sont les oeuvres de :
– Karina Llergo Salto,
– Carole Jeulin,
– Yves Klein,
– Folon (Chapelle des pénitents blancs, St Paul de Vence),
– Oleg Oprisco

Et puis, j’avais promis aux personnes présentes que je ferai apparaître dans cet article quelques extraits de Les vies de papier de Rabih Alameddine. Voici :

Des livres dans des cartons – des cartons remplis de papier, des feuilles volantes de traduction. C’est ma vie.
Je me suis depuis bien longtemps abandonnée au plaisir aveugle de l’écrit. La littérature est mon bac à sable. J’y joue, j’y construis mes forts et mes châteaux, j’y passe un temps merveilleux. C’est le monde à l’extérieur de mon bac à sable qui me pose problème. Je me suis adaptée avec docilité, quoique de manière non conventionnelle, au monde visible, afin de pouvoir me retirer sans grands désagréments dans mon monde intérieur de livres. Pour filer cette métaphore sableuse, si la littérature est mon bac à sable, alors le monde réel est mon sablier – un sablier qui s’écoule grain par grain. La littérature m’apporte la vie, et la vie me tue.
Enfin, la vie tue tout le monde.

 

Beyrouth est l’Elizabeth Taylor des villes : démente, magnifique, vulgaire, croulante, vieillissante et toujours en plein drame. Elle épousera n’importe quel prétendant enamouré lui promettant une vie plus confortable, aussi mal choisi soit-il.
Dans les premières pages de son somptueux roman Séfarade, Antonio Muñez Molina écrit : “Seuls nous qui sommes partis savons comment était notre ville et réalisons à quel point elle a changé : ce sont ceux qui sont restés qui ne se la rappellent pas, ceux qui, de la voir au jour le jour l’ont perdue et laissée se défigurer même s’ils pensent que ce sont eux qui sont restés fidèles et que nous, dans une certaine mesure, sommes les déserteurs.”
Une phrase magnifique assurément, et un sentiment charmant ; toutefois, respectueusement, mais vigoureusement, je m’inscris en faux. Il y a peut-être une part énorme que ne me rappelle pas, et ma mémoire a pu se déformer chemin faisant, il n’empêche, Beyrouth telle qu’elle fut, telle qu’elle a changé au fil des ans – elle, je ne l’ai jamais oubliée. Je ne l’oublie jamais et je ne l’ai jamais quittée.

 

La question qui me taraude réellement est de savoir si je connais quiconque mieux que ma mère. J’ai l’impression d’avoir toujours demandé, avec Lear “Quelqu’un me connait-il ici ?” mais jamais : “Connais-je quelqu’un ici ?” Essayer de connaître un autre être humain me semble aussi impossible, et aussi ridicule qu’essayer d’attraper l’ombre d’une hirondelle.
Ma mère a vécu, vit dans un monde brumeux, qui n’est pas le mien. D’autres gens sont des phénomènes brumeux qui ne deviennent corporels que dans mes souvenirs.
J’ai beau connaître les personnages d’un roman en tant que collection de scènes également, en tant que phrases accumulées dans ma tête, j’ai le sentiment de les connaître mieux que ma mère. Je remplis les blancs avec les personnages littéraires plus facilement qu’avec des gens qui existent vraiment, ou peut-être est-ce que je fais plus d’effort. Je connais la mère de Lolita mieux que la mienne, et je dois dire que je me sens plus proche d’elle que de ma mère. Je reconnais mieux le visage que Rembrandt a peint de sa mère que je ne reconnais le visage réel qui est le mien.

 

 

 

 

 

 

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