Venir, partir, revenir
Une femme revient en Catalogne, dans le lieu de naissance de sa mère. Elle-même ne le connait que pendant les vacances. Elle y a été enfant, bien après que la dictature franquiste a disparu. Mais l’Histoire est toujours là, et les traces qu’elle laisse dans un cadre touristique. C’est l’un des thèmes qui traverse Bahia, récit d’Isabelle Cornaz.
L’autrice, journaliste à la Radio Télévision suisse a longtemps été correspondante à Moscou. Elle décrivait la capitale russe dans La nuit au pas, récit paru en 2023, alors que « l’opération spéciale » défaisait le tissu social et politique du pays, de Moscou jusqu’aux confins du pays dans lesquels elle se rendait.
Journaliste attachée au factuel, Isabelle Cornaz est aussi et surtout écrivaine. De sa profession, elle tient un sens aigu des choses vues et entendues. Elle regarde, ne porte pas de jugement, s’attache à ce qu’il y a de plus anodin et partant révélateur de l’état d’une société. Écrivaine, elle sait que l’instant ne suffit pas à comprendre et son livre qui se déroule à Palamos, station balnéaire catalane est un livre sur le monde. Les poèmes qu’elle cite, ceux de Louise Gluck ou de Paul Valéry parmi d’autres, témoignent de la dimension universelle de toute expérience dans le Temps.
Mais la poésie ne tient pas qu’aux références. Elle est dans la disposition du texte, dans l’écriture fragmentaire que la narratrice adopte, laissant au lecteur le temps de rêver dans les espaces entre les paragraphes. Des pages noires délimitent des sortes de chapitres. Le noir, les blancs, ce n’est pas gratuit : un texte est aussi un objet plastique. Il se voit autant qu’il se lit.
Tout commence par une question que la narratrice pose à son cousin, sur ses premiers souvenirs. Des verres en plastique de couleur, un petit tablier, l’odeur de la salle de classe. Une situation embarrassante pour le jeune garçon et surtout les sœurs qui doivent l’aider : « Ces images font écho à un monde qui m’échappe : le village de ma mère au fil des saisons ». La narratrice vit en effet en Suisse. Sa mère a quitté l’Espagne il y a cinquante ans et s’est marié dans ce pays francophone. Elle a parlé le castillan, le catalan et son français est comme celui de Lydie Salvayre évoquant sa mère dans Pas pleurer, du fragnol : sortir des chantiers battus, donner un coup de puce ; à tout bout de chance, ce sont là des expressions qu’on aurait aimé trouver.
La famille ne revient donc que pendant les vacances et cela change tout à la perception. Découvrir ce qui fut, quand Palamos avait la dimension d’un village est en grande partie le cœur du récit. Le passé semble inexistant : « Je ne sais rien de l’exil des républicains en 1939, fuyant le régime franquiste. Je ne sais rien de leur exode à pied, dans les montagnes ». La famille de la narratrice tenait un hôtel. Quand le boom du tourisme s’est produit, dans les années soixante, elle vivait plutôt aisément. Contraste fort avec l’immédiate après-guerre et les pénuries qui l’affectaient. On lira également avec curiosité et intérêt ce qui caractérisait l’héritage entre hommes et femmes, avant et après l’avènement du tourisme de masse.
Mais le village, même s’il tourne le dos à la mer, ce sont les sensations olfactives, tactiles, auditives et gustatives de celle qui revient dans la « lourdeur de l’été », au « goût sec, minéral ». La mer est là, un peu étrange, voire hostile, mais Palamos est plutôt le lieu d’une mémoire. Isabelle Cornaz énumère ainsi ce qui était déjà là il y a trente ans, et notamment tous les « vestiges de la vie balnéaire ». Elle est plus attentive à ce qui précède son existence. A commencer par l’usage des langues. Sous le franquisme, l’usage du catalan était fortement réprimé. La parler ou l’écrire se faisait dans le secret des maisons, et encore. La revendiquer a été le signe de révolte d’une génération, celle qui a connu la répression et les prisons, mais qui a triomphé une fois la démocratie rétablie.
Aujourd’hui, le castillan redevient la référence de la jeunesse qui écoute du rap, ne se différenciant guère des adolescents de Madrid, Ségovie ou Séville.
La guerre civile n’en finit plus de laisser ses traces, ses cicatrices voire ses blessures. Les fosses communes sont rouvertes et l’on essaie d’identifier les corps, quatre-vingts ans après. Des corps que déjà on essayait de sauver au lendemain de la guerre. La narratrice raconte l’histoire de Matilda, une Antigone anonyme : elle « saute, de nuit, dans un fossé où son père vient d’être jeté avec d’autres militants antifranquistes. Le pouvoir interdit de recouvrir les corps. Secrètement, elle s’approche de son père et prend avec elle un objet, peut-être son gilet. De retour chez elle, elle l’emmure. Pour qu’on ne le voie pas. Elle emmure aussi l’histoire ». Des faits similaires se déroulent dans la vallée de Los Caïdos, lieu de sépulture des phalangistes et franquistes. Il contient également des restes de républicains. On lira avec surprise dans quel espace de ce lieu, et pourquoi.
Mais une dictature, ce sont d’abord des manuels scolaires, des textes donnés en dictée, des préceptes moraux infligés aux enfants ou des documents distribués aux touristes. Dans les années soixante, ils donnent des recommandations à ceux qui viennent profiter du soleil et des prix bas. Le titre de la brochure est édifiant : « Venir, Voir et Vaincre ». On sait le sens que prennent les majuscules dans les dictatures ou pays « illibéraux ». Dans Présents, Paco Cerdà le montre avec éloquence. Le slogan de l’Espagne est alors « Une, grande, libre » : le contrôle sur les âmes est total, de la naissance à la mort.
Tout ce qui n’est pas raconté, pas su, pèse sur le présent. C’est en cela, par exemple, que le récit d’Isabelle Cornaz prend une dimension universelle. L’aveuglement de l’Espagne franquiste a de nombreux échos dans le monde contemporain. Ici et là, de Marioupol à Gaza, on bombarde des civils. L’histoire de Belchite, commune d’Aragon est emblématique. L’ancien village, détruit pendant la guerre n’a jamais été reconstruit : « la chair du vieux Belchite diminue plus drastiquement sous le poids du temps que sous l’effet des tirs d’artillerie et du souffle des bombes ». La guide qui fait visiter les lieux « récite » un texte rédigé par la mairie, qui omet deux des trois grandes batailles s’étant déroulées là. Reste celui de la résistance héroïque des habitants et troupes franquistes en 1937. La narratrice s’interroge sur ce qu’une mémoire ainsi amputée empêche de penser.
Le présent ne se réduit pas pour elle à cette mémoire. L’autrice relate des moments touchants de la vie des villageois les plus âgés comme cette tante qui déploie une énergie infinie à vivre. On lira avec amusement une histoire de sèche–linge dont la sonnerie est coordonnée avec le cri des goélands. L’écrivaine admire « l’attention au monde » qui caractérise ces êtres. Sa curiosité vaut aussi pour les jeunes, qu’elle écoute, sur la plage et dont elle « épie un instant leurs récits, leur joie et leur violence ».
Le récit s’achève au moment du départ. L’été touche à sa fin ; la station balnéaire rétrécit aux dimensions d’un village : « Ce n’est que lorsqu’il se resserre et se referme comme un coquillage, lorsque la marée des touristes se retire, qu’on en prend la mesure. Les éclats de voix des habitants se posent sur une base de silence, il n’y a presque pas de bruits de fond. »
BAHIA
Isabelle Cornaz
éd. La Baconnière, 2026
Article de Norbert Czarny.
Norbert CZARNY a enseigné les Lettres en collège, il est critique littéraire et écrivain. Ses articles sont disponibles à La Quinzaine littéraire, En attendant Nadeau et L’École des Lettres. Son récit, Mains, fils, ciseaux, éditions Arléa, est paru en 2023. En 2026 parait à La Pionnière Au pays perdu.


