Circulez...
On connait la formule : « Circulez, y a rien à voir ». Eh bien si, il y a à voir, à lire et à penser dans le nouveau roman de Gaëlle Obiégly, Rien à voir. Et si l’on circule, c’est dans des salles du Musée d’Art moderne où l’artiste Ari Bosochur expose ses œuvres. Expose ? Pas vraiment.
La narratrice ressemble à l’autrice de N’être personne ou de Totalement inconnu. Elle ressemble à l’enfant née pas loin de Rambouillet, dans la Beauce. Petite figurine en biscuit qui tourne d’elle-même dans sa boîte à musique, Faune ou La nature évoquait cette campagne dans laquelle le mot artiste est une injure ou un mot pris en dérision. Elle lui ressemble mais voilà, elle est Rose de nuit, la narratrice qui intervient ici et là dans ce roman qui baguenaude, va son chemin lequel est souvent de traverse, ce qu’elle assume entièrement :
« Ceci est une digression, elles seront nombreuses au cours de ce récit. J'ai l'esprit qui bat la campagne ; il divague, c’est vrai, mais jamais au-delà des limites que j’entends lui fixer.
Soudain, mon propos dévie et je renonce à le remettre dans le droit chemin. L’exposé, on le verra à maintes reprises, se déporte alors sur des sujets qui semblent n’avoir rien à voir.
Ça peut passer pour de la mollesse, j’en conviens. Mais fais confiance au pilote, malgré les sautes, on garde le cap. Je contrôle la situation. Restons encore un moment ensemble ».
On reste donc et elle devient celle qui expose l’œuvre de Bosochur, ou presque. La première fois qu’une œuvre de l’artiste lui est apparue, c’était dans une bibliothèque municipale. Elle cherchait Des Eclairs, d’Echenoz, qu’on lui demandait de rendre (ce qu’elle avait fait) et elle a découvert un livre sans page, sans texte, sans couverture, une sculpture comme Bosochur a aimé en semer dans des bibliothèques. Elle s’est emparée de l’objet mais nous tairons ce qu’il devient.
L’artiste plutôt conceptuel, est surtout assisté par deux personnages d’une certaine importance. L’un se nomme Georges Ledoux, ou plutôt Mamadou F. Ledoux est le nom qu’il prend après avoir abandonné son emploi de vigile dans une grande surface. Il y a rencontré Rose de nuit. Pour lui éviter des ennuis, et pour s’en éviter à lui-même, il lui a recommandé de poser sur les cintres ce qu’elle avait pris sans le payer. C’est un homme qui réfléchit beaucoup, qui n’aime rien tant qu’apprendre, fréquente les bibliothèques, s’intéressant aux sujets les plus divers. Ayant accédé à un emploi pérenne, il s’initie au droit du travail et défend les contractuels corvéables à merci, pas vraiment bien traités par l’employeur.
Pour Bosochur, Georges Ledoux sera le compagnon indispensable. On le verra à la toute fin du roman mais comme dire pourquoi ne se fait pas (les lecteurs n’aiment guère qu’on divulgâche), motus et bouche cousue.
L’autre compagnon de travail de Bosochur est Daniel Moritz dont on dira, pour résumer, qu’il a beaucoup roulé sa bosse, connu des hauts et pas mal de bas et semble assez représentatif d’une époque.
L’époque, en effet, n’est guère à la stabilité, aux projets d’avenir ou à la constitution d’un patrimoine. La narratrice elle-même, qui nous parle dès les premières pages a créé un curieux emploi : elle rédige des fiches de lecture pour une clientèle essentiellement scolaire (ou parentale inquiète pour ses enfants lycéens ou étudiants). Une certaine Nadège lui a commandé A l’ombre des jeunes filles en fleurs. N’ayant pas les moyens de la payer, Nadège soigne la narratrice d’un abcès dentaire par imposition des mains.
Passons sur les petits boulots de cette dernière, pour payer des études d’Histoire de l’Art, sinon pour dire que vendre du fromage sur les marchés en a fait partie et qu’on s’amuse beaucoup quand elle en parle. Parmi ses autres professions celle-ci qu’elle raconte dans N’être personne et dont voici un résumé elliptique. « Hôtesse d'accueil accidentellement enfermée un week-end entier dans les wc de son entreprise, la narratrice de N'être personne va endurer cette épreuve avec les moyens du bord en improvisant un cabinet d'écriture. Au gré de remémorations, apparemment chaotiques, elle se trouve peu à peu traversée par tous les âges de la vie ». Cessons de digresser pour en venir au cœur de ce roman qui n’est pas qu’amusant ; il est intelligent et donne à penser. Notamment sur ce qu’est l’art.
On pourrait partir de Marcel Duchamp. On connait l’histoire de l’artiste, entrant au BHV, achetant un porte-bouteille qu’il expose dans une salle de musée. Ses admirateurs comme ses détracteurs continuent de gloser sur ce geste. Œuvre d’art ou pas ?
La narratrice ne comprend pas l’art qu’elle a étudié, cependant, sans accéder au diplôme. Elle l’a d’abord fait parce que c’était des « études pour les riches » et qu’elle ne l’était pas. La lecture qu’elle en donne est donc toujours concrète, physique. Ainsi à propos d’une toile de la Renaissance : « Le critique d’art Roger F. a commenté la manière dont le peintre Andrea Mantegna représente l'Enfant Jésus dans les bras de sa mère. Il voit dans le tableau le visage fripé, la chair plissée et creusée d'un nouveau-né. D'accord. Mais, ensuite, quand, selon lui, tout cela est figuré pour laisser entrevoir la destinée du bébé, je ne suis plus d'accord. Son savoir influence son interprétation. Certes, le bébé a les yeux révulsés, faut-il pour autant y détecter les signes de l'humiliation, du fardeau, de la maltraitance à venir ? Il a juste l'air d'un bébé qui fait ses dents, un bébé dont on perçoit presque la saleté. Dieu est donc sale, si on gratte un peu. La crasse est inévitable lorsqu'on se fait chair, tout le monde le sait ». Cette vision que l’on pourrait trouver « primaire », « au ras du bitume » a sa cohérence. Nous sommes nombreux à la faire nôtre parce que l’art, surtout contemporain est ce qui nous échappe.
Le roman de Gaëlle Obiégly fourmille de réflexions ou d’incidentes sur des peintres, sur des œuvres, sur le statut de l’artiste qui semble dévolu à certains, et pas à d’autres. Or Mamadou à peine arrivé du Sénégal, a un regard d’artiste sur des restes abandonnés dans un hall d’immeuble. Il passe son temps à crayonner et lors d’une rencontre avec la narratrice, dans le supermarché, tous deux s’arrêtent dans un rayon, devant des pots de confiture :
« Si elle n’en avait pas le statut, cette gelée flamboyante rivalisait pourtant avec l’art. Elle résultait d’une action dont j’ignorais le pourquoi.
A sa vue, les grands coups de brosse de Willem de Kooning me sont revenus à l’esprit. Je discernais l’harmonie dans le désordre et le fracas. »
L’intérêt pour les déchets est une constante dans l’œuvre de Gaëlle Obiégly et son Sans valeur, paru récemment chez Bayard en est l’exemple le plus stimulant.
Une installation de Bosochur intitulée « Séances », que la narratrice présente comme pas mal d’autres dans le roman permet un rapprochement intéressant entre « des bouts de quelque chose » et la vie : « Elle a de multiples entrées. Son centre est enfoui dans les ténèbres. Ou dans la nuit, pour être moins dramatique ».
Il arrive que, comme dans un musée d’art contemporain, on se sente un peu perdu. Oh à peine. Gaëlle Obiégly a le don de ramener le lecteur perplexe à elle et à ses déambulations. On ne lui fera pas offense en disant que son art a quelque chose d’enfantin. Comme si elle regardait tout avec ses yeux de petite villageoise beauceronne. C’est ce qui donne à ce roman (comme aux précédents) ce charme qui nous séduit toujours.
RIEN A VOIR
Gaëlle Obiégly
éd. Gallimard - Verticales, 2026
Article de Norbert Czarny.
Norbert CZARNY a enseigné les Lettres en collège, il est critique littéraire et écrivain. Ses articles sont disponibles à La Quinzaine littéraire, En attendant Nadeau et L’École des Lettres. Son récit, Mains, fils, ciseaux, éditions Arléa, est paru en 2023. En 2026 parait à La Pionnière Au pays perdu.


