La solitude des professeurs est infinie, de Yannick Haenel

Croire en la littérature

Un soir de fête, en fin d’année scolaire, Jean Deichel ayant trop bu, perd la tête. Il commet une énorme maladresse qui lui vaut l’hostilité de tous ses collègues. Il entre dans un engrenage qui pourrait le faire basculer : il tiendra le coup quelques années. Ajoutons quelques précisions pour ne pas demeurer dans le mystère complet. Deichel, narrateur de La solitude des professeurs est infinie est un agrégé de Lettres qui débute en collège, dans un établissement assez difficile, au début des années quatre-vingt-dix. Le pire n’est pas encore advenu mais quand il écrit le roman que nous lisons, trente ans après les faits, tout a basculé : Samuel Paty et Dominique Bernard ont été assassinés, des professeures ont été ici ou là poignardées par des élèves pris de démence.

Ainsi résumé, on se dit que le roman de Yannick Haenel est un témoignage (de plus) sur le système éducatif et on a envie de passer son chemin pour ne pas plomber la journée. S’il se réduisait à cela, en effet, on lirait autre chose. Mais voilà, c’est un roman de Yannick Haenel dont l’œuvre est à la fois ancrée dans le Temps, et remplie d’une grâce, d’une allégresse dont on retrouve la trace dans Je cherche l’Italie (qui donne en effet le désir de la trouver au plus vite), des ouvrages sur la peinture comme La solitude Caravage (déjà ce nom commun), Bleu Bacon ou Pierre Bonnard. Le feu des solitudes charnelles, et, parce que les perdants et les solitaires nous font sourire, Tiens ferme ta couronne, primé par le jury Médicis.

Jean Deichel est un héros récurrent chez Yannick Haenel. Une sorte de double, un être à la fois fragile, excessif, fiévreux et d’une clarté absolue : il veut transmettre ce qu’il aime, ce qu’il appris, et d’abord la beauté transformatrice de la littérature.

Il arrive de Rennes, a beaucoup fait la fête (et pas mal oublié ce qui se passait quand les verres se remplissaient). Il arrive en région parisienne et grâce à Boris un ami des nuits bretonnes, il a trouvé à se loger à Deuil-la-Barre, non loin du lac d’Enghien et de la forêt de Montmorency. Deux lieux très importants pour lui, on le verra.

Le collège dans lequel il est affecté est à deux lignes RER de là, à Mantes la jolie. L’accueil que lui réservent Streger, le principal, et Laguille, son adjointe, n’est pas des plus aimables. Deux personnages qu’on verrait croqués par Daumier. Le jeune agrégé est un « intellectuel » et le métier, tel qu’il s’exerce dans cet établissement, suppose de la poigne. Sourire aux élèves est un risque. Comme il est stagiaire, Jean doit suivre les cours d’Anya, sa tutrice. Elle a du métier ; au début, ils se comprennent plutôt bien.

Jean est un fou de littérature, fou de poésie, un lyrique personnifié. Il porte sur lui des pages du Zohar, grand texte de la mystique juive et tout ce qui touche aux récits des origines le transporte. Le contact avec sa classe de sixième est immédiat, et il a tout pour être heureux. C’est compter sans l’hostilité de son administration, sans la mesquinerie consistant à le faire travailler dans un préfabriqué non chauffé, ou pire. Sans le double jeu d’Anya, aussi.

L’incident qui se produit en fin d’année scolaire aura des conséquences dramatiques l’année suivante, quand il est titularisé dans le collège. Quiconque a enseigné sait que l’arme fatale d’un principal se nomme emploi du temps. Jean en est victime. Bien que tenu aux quinze heures réglementaires, il en fait vingt-cinq et passe toutes ses journées au collège. On lui attribue la pire classe de quatrième et il est inspecté par un représentant assez obtus de l’institution. En attendant, son salaire n’arrive pas.

La description que fait Yannick Haenel du système est effrayante… de réalisme. Toutes les lâchetés, les incompétences et les malhonnêtetés se succèdent. Deichel craque parfois mais son désir de transmission est si puissant qu’il ne renonce jamais. Ses balades autour du lac, ses moments de fusion avec la nature, ses lectures le sauvent du pire. Il raconte certains cours et on sent soudain l’épiphanie. Ainsi d’une séance en troisième lors de laquelle les élèves lisent, phrase après phrase, un texte de Charlotte Delbo évoquant une tulipe vue par les déportées à Auschwitz. Sa connaissance des œuvres, son goût pour la pédagogie compensent souvent les moments ingrats du métier.

Et puis il y a l’amour. Plutôt timide, solitaire, il se lie avec Sabine, jeune professeure comme lui, et dans les pires moments, le désir et son accomplissement le sauvent. La rencontre avec Sophie, et les trois années qu’ils passent ensemble s’apparentent à un roman. Leur rupture, pendant une nuit d’orage à Pompéi est l’une des scènes les plus fortes du roman. Elle a une dimension cinématographique qui fascine.

Enfin, il y a une femme mystérieuse, non nommée, qu’il retrouvera pour un voyage à Tarquinia, là où tout aurait pu commencer.

Deichel est un lyrique, un mystique qu’un banc, le passage furtif d’un renard ou la présence des arbres ramènent au bonheur dans les pires moments. Les femmes ont quelque chose d’un rêve, tant par la manière dont elles lui apparaissent que par celle dont s’accomplit l’amour.

Yannick Haenel donne tout le temps à voir, à sentir ou à entendre. On pense là à une soirée à Viroflay. Sophie est spécialiste en joaillerie. Son riche patron a invité de riches convives et parmi eux son neveu « le sosie de Dutronc », un provocateur aux convictions plus que déplaisantes. L’échange entre les deux hommes est tendu. Le sosie de Dutronc ne voit dans les élèves de ces collèges que « des étrangers » à cause de qui le niveau est mauvais. Deichel plaide pour cette école publique qui accueille tout un chacun et lui permet d’accéder à la beauté et au savoir. Il dit la solitude des professeurs, et met en relief la place de médiateur qu’ils occupent dans un espace abandonné par ceux qui dirigent.

La solitude des professeurs est infinie est un roman politique au meilleur sens du terme. Pas à celui très limité et brutal du « sosie de Dutronc ». Au sens où ce que devient l’institution scolaire nous concerne tous. Ce qu’en décrit Deichel est clair, précis et pourrait éclairer bien des « décideurs ». Mais là encore, ne réduisons pas le roman à un essai. Ce serait passer à côté de sa beauté.

LA SOLITUDE DES PROFESSEURS EST INFINIE
Yannick Haenel
éd. Gallimard, 2026

Article de Norbert Czarny.
Norbert CZARNY a enseigné les Lettres en collège, il est critique littéraire et écrivain. Ses articles sont disponibles à La Quinzaine littéraire, En attendant Nadeau et L’École des Lettres. Son récit, Mains, fils, ciseaux, éditions Arléa, est paru en 2023. En 2026 parait à La Pionnière Au pays perdu.

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