« Silence.
De quelques secondes.
Le silence après Pierre de Marbeuf est encore du Marbeuf visiblement, s'amuse Reverdy.
Les élèves rouvrent les yeux un à un, un peu groggy. Maxime est tenté par un fou rire, il cherche du regard son pote Timéo. Mme Boukary l'interrompt net, d'un ton sans appel : restez concentrés. Concentrés sur votre sensation.
Feutre en main, elle s'apprête à noter au tableau tout ce qui va rugir, pardon, surgir.
Je vous écoute.
On ne comprend rien !
C'est pas qu'on comprend rien c'est plutôt comme si le texte roulait.
Roulait, c'est-à-dire?
Ben comme une boucle, quelque chose de rond.
De circulaire ?
Oui c'est ça, comme une vague quoi, ça roule, ça emporte, on est un peu sens dessus dessous. »
Caroline Hinault est enseignante (de littérature), essayiste et romancière. Son troisième roman, Ce qui se joue, paraît en cette rentrée littéraire 2026. Très différent de ses précédents écrits, ce livre provoque un choc de lecture mémorable. Le souffle du roman tels les vagues puissantes de l'océan nous portent en extase, nous font chuter dans les tréfonds. Le lecteur est happé, ravi, bouleversé.
Dès les premières pages du roman nous sommes plongés dans le monde de l'éducation nationale, dans l'univers des établissements scolaires. Une maladie surprenante vient de se déclarer ; les enseignants semblent être les premiers exposés à ce mal. En un éclair la victime se met à entendre une musique qui masque tout autre son, puis elle est terrassée en perdant l'usage des mots. Le virus sera désigné par le nom de Fatum et le cabinet ministériel missionne un de ses fonctionnaires pour enquêter sur l'étrange phénomène. Notre homme, Reverdy, partagera alors le quotidien de l'école en étant délégué dans la classe de Monia Boukary, passionnée et flamboyante dans ses méthodes.
La structure narrative est chronologique, et nous l'avons dit, le roman est haletant. Mais si l'on s'éprend de ce livre, si l'on est mû corps et âme c'est pour sa grâce. La littérature est le cœur qui bat en ces pages. Les lettres, les mots, la grammaire ont le premier rôle. Qu'est-ce que le langage, son sens, sa mission, son emploi. L'essence de toutes choses, ce qui forme l'humanité, ne se cache pas bien loin derrière : qu'est-ce qui relie les hommes ? Oui, les relations humaines, comment pourraient-elles se former sans mots, sans poésie, sans théâtre, sans danse ...
Toutes les scènes qui se déroulent en salle de classe sont jubilatoires, et bien-sûr l'épisode final qui embarque les lycéens dans un voyage pédagogique et artistique un bel apothéose. L'amour du métier, la foi en la possibilité d'une construction personnelle, d'un avoir solide pour les élèves, tout cela danse et étincelle dans Ce qui se joue de Caroline Hinault. Oui, c'est un roman éblouissant et foudroyant.
CE QUI SE JOUE
Caroline Hinault
éd. de Rouergue, 2026
Cet article a été conçu et rédigé par Yassi Nasseri, fondatrice de Kimamori.


