Choses que je croyais perdues, de Clémentine Mélois

Se ménager en déménageant

Dans ses Notes de chevet, Sei Shonagon avait peut-être proposé des choses que l’on croyait perdue, le on plus général, plus vague, correspondant davantage aux mœurs d’une habituée de la cour japonaise au XIème siècle. Clémentine Mélois a appartenu à l’OULIPO et elle a lu Sei Shonagon, comme Espèces d’Espaces, de Perec. On fixe un cadre ; sortons-en.

Choses que je croyais perdues raconte une histoire bien simple : un couple se sépare. Tristan est déjà parti. Emilie, la narratrice, vide l’appartement qu’ils ont habité. Elle remplit des cartons, des sacs et d’une certaine façon elle vide son sac. Sans être dans le ressentiment ou la rage. Non, avec une forme de tristesse qui n’exclut ni la tendresse ni la fantaisie. Ces Choses que je croyais perdues sont autant de bonbons acidulés que l’on garde en bouche pour faire durer le plaisir.

C’est toujours comme ça, avec Clémentine Mélois. On avait lu Alors c’est bien, on s’était réjoui avec Cent titres et Dehors la tempête. Elle écrit là un roman qui se déroule dans la Drôme, département de cette Provence où l’on lance des « Fan dé loup » comme on dirait « fan de chichourne ». C’est une élève d’Emilie à l’atelier gravure qui s’exclame ainsi. Cela donne un soupçon de couleur locale. Quelques photos tirées de la presse régionale, un bulletin météo, un extrait d’horoscope font parfois contrepoint ou écho à ce qu’écrit la narratrice.

Emilie aura donc aimé quelqu’un qui n’était pas son genre. Elle l’écrit au conditionnel passé, parfois sous forme de litanie, avec des « j’aurais voulu » qui renvoient à quelques imparfaits des temps heureux, quand Tristan la séduisait.

C’est rare chez lui. Il se dévoile difficilement. Fils de bonne famille, il sait se tenir à table, maitrise des codes que sa compagne ne connait pas. La mère d’Emilie est en effet un personnage, comme l’était Bernard Mélois évoqué dans Alors c’est bien. Elle chante « Je t’aime à l’italienne » de l’inoubliable Frédéric François avant de tourner la molette de la radio sur Radio classique. On a envie de l’écouter : « Elle a son propre langage, dit « plaît-t-il ? » lorsqu’elle n’a pas entendu, mais persiste à employer des expressions, « comme fais-moi voir montrer », « ça m’ôte une fière chandelle du pied » ou « c’est la porte ouverte à toutes les fenêtres ». Quant à la mamie de la Meuse qui a légué à Emilie une assiette au filet d’or, elle accumulait les points de la coop pour acheter de la vaisselle en opaline. La mère de Tristan préfère les couverts en argent et prépare du lieu jaune snacké aux petits légumes, mais l’apparence est trompeuse. Elle n’a guère de délicatesse et s’ingénie à appeler Emilie Stéphanie, prénom de l’ex de Tristan.

L’essentiel est ailleurs, sans doute dans l’incapacité de Tristan à dire des émotions, à manifester son désir : « quand je pense à notre vie à deux, les rares scènes d’action qui me reviennent sont d’un niveau de tension érotique, proche de zéro : bus attrapé, in extremis, pull rétrécis au lavage, tarte au citron dont la meringue s’est enflammée sous le grill du four, boulangerie exceptionnellement fermée un jeudi soir de semaine, rond-point pris à l’envers dans un village, désert, tâche de sauce bolognaise sur lin blanc. Aucun carré de peau ne persiste, et il ne reste pas le moindre résidu d’une situation équivoque. »

La patte Mélois est là, dans cet extrait comme dans tout le roman : tout sonne concret, tout part des objets, des sensations qu’ils font naître, des souvenirs qu’ils réveillent. La narratrice annonce à son ex-compagnon qu’elle a cassé le verre Musclor auquel il tenait tant. Un verre qui date du temps où ça allait encore bien entre eux. Du moins le croit-elle avant d’écrire le contraire. Il faut dire que ça s’agite dans son cerveau : quand Tristan reste silencieux, elle élabore des scénarios : c’est le « métro à l’heure de pointe dans sa tête ». La narratrice vit dans un monde constamment animé, dans lequel tout objet est personnifié. On s’amuse ainsi du « moule à gratin kamikaze » qui s’est jeté sur une dizaine d’assiettes et les a brisées, ou encore des objets sans passé : « il n’y a rien de plus déprimant que les gîtes décorés de choses abandonnées. Comme l’appartement Airbnb où nous avions dormi, à Manosque, cet été où il faisait si chaud, il y a quatre ou cinq ans. Dans un coin, un vase en lave bleue était posé sur un guéridon à trois pieds. Sur le canapé clic-clac, un coussin tricoté au crochet pleurait en silence, et je croyais presque entendre les supplications du distributeur de serviettes, fantaisie, échoué sur le comptoir de la kitchenette. »

Mais tout vit, quand on vide un placard, quand on retrouve un ensemble en poil de chameau ou un rouleau de sopalin qui raconte lui aussi des histoires. L’œuvre de Clémentine Mélois a quelque chose d’encyclopédique. L’écrivaine aime dire ses découvertes, faire des listes, s’arrêter sur un détail qui surprend, et prend sens dans l’ensemble. On apprend ainsi que les gens au Moyen âge n’avaient que deux cent objets, quand on en compte trois cent mille dans une maison états-unienne. On apprend d’où vient le mot sopalin et grâce à Sandra, l’amie et confidente, on apprend un précieux adage après la rupture entre Tristan et Emilie : « Ne t’inquiète pas, tu finiras par trouver le bon : chaque pot à son couvercle ». L’adage en question trouve sens quand la narratrice compte douze Tupperware sans couvercle : « A mon avis, ils ont dû s’échapper. C’est la seule explication possible. Ils ont fugué en secret avec les chaussettes déserteuses, celles que je n’ai jamais retrouvées en étendant mon linge. » Qui n’a pas connu ce tourment-là ?

Et qui n’a pas rêvé du mariage tout simple, du foyer modèle, des enfants au prénom ancien, après avoir cherché et retrouvé un Tristan aux « belles mains, aux yeux clairs (…) « et selon toute vraisemblance, de jolies fesses » ? Mais voilà, ce n’est pas la vraie vie : « Le propre des débuts, c’est qu’ils ne durent pas, tandis que les fins s’étirent parfois le temps d’un générique infini ». Et en matière de téléfilms et de télé-réalité, Emilie s’y connait, qui dans son plus grand trouble évite de penser en regardant « Le meilleur forgeron », sur Cstar, avec un doublage bricolé.

Le roman s’achève sur une phrase qui contredit le titre, à sa manière. La dirons-nous ? Non : laissons le plaisir au lecteur. Il le mérite.

CHOSES QUE L'ON CROYAIT PERDUES
Clémentine Mélois
éd. Gallimard, 2026

Article de Norbert Czarny.
Norbert CZARNY a enseigné les Lettres en collège, il est critique littéraire et écrivain. Ses articles sont disponibles à La Quinzaine littéraire, En attendant Nadeau et L’École des Lettres. Son récit, Mains, fils, ciseaux, éditions Arléa, est paru en 2023. En 2026 parait à La Pionnière Au pays perdu.

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