Disgraceland, de Nick Tooke

« - Le fou annonça tout cela à la jeune fille, et celle-ci, les larmes aux yeux, brisa le morceau de sel à l'aide d'une lourde pierre. Elle lui en donna la plus grande moitié, partageant ainsi avec lui quelque chose de plus important que l'or, de plus essentiel que les joyaux de la couronne de la reine Isabelle. Le fou, bien sûr, pleura à son tour d'être séparé de son alliée, de celle qu'il en était venu à aimer, mais il accepta son cadeau et s'en alla. »

Originaire du Royaume-Uni, Nick Tooke vit au Canada depuis l'âge de 12 ans. Disgraceland, paru en cette rentrée littéraire 2026 est son deuxième roman, et le premier à être traduit en français. Délice de lecture, il nous emporte dans des aventures fantasques et drôles, le tragique n'étant pourtant jamais bien loin. Tant les travers de notre époque que l'éternelle complexité humaine se tiennent la main pour pincer les cordes de nos émotions à chaque page.

Le roman s'ouvre sur l'arrivée d'un drôle de bonhomme dans le hall d'un hôpital psychiatrique. Il s'allonge par terre et attend. Aux réponses qu'on lui pose il répond qu'il a suivi le chant du rossignol, et qu'il est âgé de 456 ans. Entrera en scène la Doctoresse Miranda Gosling, étrange énergumène à sa façon, épuisée d'avoir à traiter les patients à la chaîne et au rythme exigé par une rentabilité-productivité optimale. Nous ferons alors un saut dans le passé, là où l'histoire a commencé - en partie - et serons embraqués dans un road-trip déluré sur les routes de l'Amérique MAGA, en direction de Graceland, demeure d'Elvis à Memphis. L'équipée qui accompagne notre Will Sommersby multi-centenaire, tout aussi haut en couleur, participe au caractère épique du roman.

L'histoire est portée à un rythme haletant et dans le souci du détail. Chaque scène est pittoresque, dramatique, mille fois vue dans les films et pourtant jamais regardée comme elle méritait de l'être. Le cliché épouse l'épopée picaresque, nous attendrit ou nous horrifie. Le refus de l'inadmissible, la résistance à la violence et à la monstruosité quotidienne rendent le roman très actuel, et intemporel dans son humanité. Une part de fantaisie scintille à chaque pas et pourtant nous cheminons au côté d'êtres fragiles, marginalisés, misérables, différents. Le rêve est la seule arme des poètes de la vie, des blessés dans l'âme, et grande est sa force.

Disgraceland est une très belle découverte de cette rentrée littéraire. Une joie de lecture candide, alliée à une profondeur perspicace et lucide.

DISGRACELAND
(Disgraceland)
Nick Tooke
Traduit de l'anglais (Canada) par Jean-Marie Jot

éd. Phébus, 2026 (v.o. 2026)

Cet article a été conçu et rédigé par Yassi Nasseri, fondatrice de Kimamori.

Leave a Comment