Les serments trahis, de Seila Pohara

Fréquenter les hommes

Il était une fois une utopie dans les Balkans. On l'appelait la Yougoslavie et comme bien des utopies, elle avait sa face cachée et noire. Mais cette face obscure, une enfant ne la connaissait pas, sensible qu'elle était aux mises en scène du régime : à sept ans, elle avait prêté serment, était « communiste. Comme tout le monde ». Šeki - c'est le prénom de l'enfant - narratrice de ce premier roman, aimait les contes. A supposer que son préféré, La petite marchande d'allumettes en soit un. Elle le lit pourtant à sa cadette et ce n'est pas bien joyeux.

En épigraphe des Serments trahis, on lit ce poème de Abdulah Sidran, poète bosniaque :

« Le matin, j’émerge de mes rêves :
Le plus heureux des anges ! (…)
Je me couche le soir : un vrai salaud.
Qu’ai-je fait entretemps ?
J’ai fréquenté des hommes… »

Le roman se déroule avant, pendant et peu après ce que l’on a appelé la guerre en Yougoslavie. Elle est ici condensée au siège de Sarajevo, à la fuite de celles et ceux qui pouvaient la quitter, et à l’exil. Šeki a d’abord connu les camps de réfugiés en Hongrie avant d’arriver en Suisse. C’est là que vit l’autrice Šeila Pohara dont Šeki est un double romanesque. Dans un prologue, par de brèves phrases semblables à des vers, elle définit ce qu’elle va écrire, évoquant son père tué pendant le conflit : « J’écris pour effacer ces traces, colorier les souvenirs et réveiller les morts »

Il n’est pas difficile de colorier les souvenirs, surtout s’ils sont beaux. Dans la première partie du roman, la narratrice raconte son enfance entre Nena, sa grand-mère, et Dedo, son grand-père. Nena n’accorde aucun crédit aux politiques. Elle désapprouve le serment de sa petite-fille ; Dedo est un militant fidèle. Il passe son temps à écouter la radio qui vante les mérites de Tito. Le père de Šeki est une sorte de doux colosse blond qui « s’intéressait aux objets rares et aux gens ordinaires ». Ces objets étaient pour lui les témoins de petites histoires qui mises bout à bout finissaient par raconter la grande histoire. Parmi eux, et le motif revient à travers les trois parties du roman, des fils de soie bleu clair. Tendus ou distendus, comme les relations entre les habitants de Sarajevo.

A l’exception des opposants ou victimes du régime, que l’on dit partis en « voyage d’affaire » et des Tziganes, ces éternels proscrits, les habitants de la Yougoslavie vivent en harmonie. Ce que l’on appelle le komšiluk, art de vivre avec son voisinage. Sarajevo est un creuset. L’enfant le vit au quotidien et toutes les communautés se sentent heureuses. On célèbre aussi bien les fêtes juives, musulmanes que chrétiennes, ensemble. L’autrice rappelle l’importance des ponts qui permettent de traverser rivières et fleuves, et sont l’emblème de ces liens. Elle cite Andric’, le Nobel yougoslave, dont Le pont sur la Drina dit cette Histoire multiséculaire. Quant aux rivières, une très belle leçon de son autre nena qui vit à la campagne, apprend à l’enfant le pouvoir qu’elles ont, de s’éloigner de la source, de se transformer, et de toujours renaitre.

La grand-mère urbaine qui croit davantage dans les prédictions lues par une sorcière dans le marc du café voit dans la Yougoslavie une čorba mal conçue. C’est le plat du pauvre (chorba du Maroc ou de l’Algérie) : « on y a mis un peu de tout et il y a trop d’ingrédients dedans. Et tu sais ce qu’on dit, il suffit d’un ingrédient avarié pour gâcher toute la soupe. » On ne tardera pas à trouver l’ingrédient : la méfiance.

Elle vient en quelques signes déplaisants, sans plus. Un adolescent qualifie son camarade de « Turc ». Dans les Balkans, longtemps sous la férule de l’Empire ottoman, une insulte. Vanya, meilleure amie de Šeki, s’éloigne d’elle. Et puis un événement d’apparence heureuse en annonçant un autre, moins aimable. Le mur de Berlin tombe. Etika Marko, ami du grand-père qui imagine Sarajevo coupée en deux. Sinistre prémonition. « Ils sont là ! », « Ils sont dans les montagnes. » « Alors ça y est, ça a commencé » : ce « ils », ce « ça » c’est tout ce que l’enfant ne veut pas entendre ni nommer. Ils, ce sont « les tueurs ». Le rêve est fini, les communautés se déchirent, le pays se défait.

La suite du roman relate la « fréquentation des hommes ». La guerre tient en une série de phrases sans verbe : « Barricade. Bombardement. Bunker. Check-point. Convoi. Mig. Sniper. » Ces mots demeurent, aujourd’hui encore, utilisés ici et là sur les différents théâtres de guerre, de l’Ukraine à Gaza, en passant par l’Iran : « J’avais neuf ans et j’apprenais à mes dépens que l’histoire se répétait. Il y aurait toujours des journalistes qui interrogeraient les malheureux, ils étaient nos voix et les yeux du monde. » Quand on ne les a pas rendus muets ou aveugles aurait-on envie d’ajouter au propos de la narratrice.

Laquelle s’attache à des gens ordinaires comme ceux que son père aimait. Celui-ci, dont on suit un temps les pérégrinations avec sa famille est sauvé par son meilleur ami, pourtant engagé dans le camp adverse jusqu’à ce que les tueurs les plus déterminés l’abattent. « Ils avaient décidé ça, les vieux messieurs à cravates, les cheveux gris, les beaux esprits. À l’abri. Bien nourri. Des généraux, des présidents, des psychiatres. Les débris de l’élite. Ils avaient décidé ça. Et nous étions là, adossé à nos destinés, nous accrochant à la vie, paralysés, stupéfaits ».

Les tueurs sont toujours déterminés, visant les enfants qui jouent un instant, entre deux bombardements ; ils le sont aussi pour abattre un vieil épicier dont les trois chiens erreront, « perdus, misérables et affamés ». Les cimetières l’un des fiertés de la ville, lieu qui rassemblait, se remplit de tombes improvisées. Nous l’avons vu ; inutile d’épiloguer.

Revenons à ce qui vient après : l’exil. La narratrice résume : « Vous ne connaissez toujours pas mon prénom. En terre d’exil, on m’appelle La Petite de l’Est, l’Exilée, la Réfugiée. Je n’ai plus de prénom, plus d’identité. On m’assigne des noms communs. Je suis la rivière Trebižat. Les miens m’appellent Diaspora. »

Le dernier objet qu’aurait pu garder le père est un Ćilim. C’est le nom balkanique du kilim, ce tapis tissé que l’on trouve de l’Iran au Maghreb. Il appartient à une nena, tisserande : « Quand la guerre est arrivée, mes mains ne savaient plus quoi faire. Les fils étaient coupés. Mais un jour, je reprendrai, parce que tisser un Ćilim, c’est perpétuer nos traditions. C’est dire : je suis encore là. C’est résister en silence ».

Le roman de Šeila Pohara résiste aussi en silence : il est tissé de mots et de phrases bosniaques. Elle est encore là.

LES SERMENTS TRAHIS
Šeila Pohara
éd. Gallimard, 2026

Article de Norbert Czarny.
Norbert CZARNY a enseigné les Lettres en collège, il est critique littéraire et écrivain. Ses articles sont disponibles à La Quinzaine littéraire, En attendant Nadeau et L’École des Lettres. Son récit, Mains, fils, ciseaux, éditions Arléa, est paru en 2023. En 2026 parait à La Pionnière Au pays perdu.

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