« C'était le numéro de janvier de Vanity Fair, celui avec Ella. Dans ces pages luxueuses, enfouie parmi des starlettes dont les visages se résumaient à des dents, des mannequins hommes trop frêles pour baiser, se trouvait une photo d'Ella, la même qui figurait dans l'article en ligne, désormais en pleine page. C'était la première qu'on voyait quand on la cherchait sur Google, ce qui voulait dire que ça serait à jamais le premier aperçu d'elle au monde. Au même instant, son portrait devait fixer des inconnus dans des salles d'attente, des salons, et des cafés partout en ville, sans doute dans tout le pays, télégraphiant ce rêve télégénique vendu en couverture que l'article se chargeait de briser. Une transformation s'achevait. La mort l'avait rendue célèbre, et la gloire consiste à consumer. »
Rob Franklin est un jeune poète et romancier talentueux, déjà très remarqué sur la scène littéraire anglophone. Cofondateur de Art for Black Lives, il enseigne l'écriture à la School of Visual Arts. Le grand rêve noir, son premier roman, paraît dans sa traduction française en cette rentrée littéraire 2026.
D'un souffle ample, le livre nous plonge dans la vie nocturne new-yorkaise, celle des petites ou grandes villes américaines, et sa jeunesse dorée, tout en portant notre attention sur le degré d'addictions des jeunes qui tentent de célébrer la vie. La trame de fond se révèlera petit à petit pour offrir une nouvelle dimension à l'ensemble.
Le roman s'ouvre sur un lendemain de fête. Le personnage principal, Smith, se réveille. Il est chez sa meilleure amie, et progressivement il se remémore la catastrophe de la veille : il a été arrêté pour usage et détention de substances illicites ; il en a résulté une convocation à paraître au tribunal. Honteux et angoissé il rentre à New York et entreprend à l'aide de sa famille toutes les démarches requises afin que son casier judiciaire reste vierge. Autour de ce fil narratif se tissent les vécus de ses amis proches, en premier lieu Carolyn, belle, vive d'esprit et drôle, elle-même en lutte contre ses tendances addictives. Le lecteur apprend alors que Ella, la colocataire et autre meilleure amie de Smith, a été récemment retrouvée morte, probablement victime d'homicide.
Nous naviguons entre les flashbacks, qui nous font connaître et aimer cette Ella, personnage haut en couleur qui a grandi dans le milieu des enfants de stars noirs de Hollywood, et l'aujourd'hui de 2019 où Smith parcourt les étapes successives de tribunal, réunions d'addicts anonymes, et sorties, soirées étincelantes, vaporeuses. La vie nocturne emporte tout dans sa houle. Est-ce que Smith, ou Carolyn, ont une chance de s'en sortir ? Mais surtout, qu'est-ce qui les fait plonger, qu'est-ce qui les préoccupe fondamentalement alors qu'ils ont fait d'excellentes études, eu des début de parcours professionnels louables, qu'ils sont issus de familles érudites et bénéficiant de belles situations. Le mystère restera entier longtemps. A chaque instant le plaisir de lecture suffit à lui seul au point de masquer au lecteur la tragédie du mal-être qui sourd sans fléchir.
Le grand rêve noir se transforme progressivement en exploration de l'inéluctable, des schémas voués à l'échec, et bien-sûr de l'éternel thème de la différence. Quelle place l'Amérique et sa réussite est-elle octroyée aux noirs, aux gays, à ceux qui sont autres, quand bien mêmes ils seraient instruits, intelligents, brillants. Phénomène universel qui ne concerne pas uniquement les États-Unis !
Les thématiques du livre ont été mille fois travaillées en littérature, mais la plume de l'auteur, sa manière de dérouler l'histoire, le sublime de chaque scène, chaque chute, chaque battement de cœur du récit en font un océan infini auquel le lecteur ne peut résister : on se laisse enchanter, fasciner, bouleverser. Un grand écrivain est né. Naturellement le texte anglais (version originale) est si unique qu'il est impossible de le rendre tel que en d'autres langues. Mais la traduction française relève le défi et nous offre un texte juste, fidèle. Rob Franklin est un écrivain à suivre. Et Le grand rêve noir une formidable découverte de cette rentrée littéraire.
LE GRAND RÊVE NOIR
(Great Black Hope)
Rob Franklin
Traduit de l'anglais (États-Unis) par Claro
éd. Autrement, 2026 (v.o. 2025)
Cet article a été conçu et rédigé par Yassi Nasseri, fondatrice de Kimamori.


