« Si tu avais pu voir cela, mon frère, cela t'aurait protégé. Dans ce lieu de pourriture, j'ai retrouvé l'essence même de notre pays. J'ai retrouvé l'insolite humour de la guerre, celui qui rit de l'odieux. J'ai retrouvé la main dans la main, le regard bien droit dans l'œil. Si j'avais senti les larmes piquer mes paupières, j'aurais pu dire que c'était l'odeur et cela les aurait fait rire encore. »
Virginie Ollagnier est une romancière et scénariste de bandes dessinées largement lue et reconnue. Elle est cofondatrice de La Revue Dessinée et du mensuel Les Rues de Lyon. Ses livres sont toujours sérieusement documentés et nous offrent des éclairages sur les grands conflits du vingtième siècle, ou des figures clé voire oubliées.
En cette rentrée littéraire 2026 paraît son roman Rien d'humain ne m'est étranger. Ce livre est empli de poésie, de tendresse, de solidarité et d'entraide, tout en se posant dans les décors les plus sombres, les plus violents de l'humanité. Très beau roman, ne passez pas à côté.
La première scène est drôle. C'est Noël, fêté dans une maison bretonne. Un ami de la famille, comme chaque année, se déguise en un personnage de monstre roumain, le Kouker. Les enfants jouent à se faire peur, tous s'amusent. Au moment de passer à table la télévision est encore allumée, et les images de la Roumanie sont diffusées. Nous sommes en 1989, Ceaușescu vient de mourir, une dictature vient de tomber. Notre homme déguisé en Kouker est foudroyé, il s'évanouit. Nous saurons alors qu'il va retourner dans son pays natal, après des décennies d'exil. Il cherche quelqu'un.
Le roman remonte alors dans le temps et nous sommes aux côté de cet homme. Il est jeune, accompagné de son frère cadet. Ils vont se faire attraper puis incarcérer. L'un et l'autre vivront l'horreur de la prison, de l'endoctrinement, de la déshumanisation savamment perpétrée. Seulement, chacun des frères aura un parcours différent et évoluera de fait aux antipodes de l'autre. En parallèle nous lisons bien-sûr les scènes de l'aujourd'hui, de la drôle d'épopée du retour de notre Emil, le narrateur, en 1989.
Les scènes de prison sont poignantes, et sublimes dans toute la partie où le narrateur est enfermé dans la cellule des détenus les plus âgés, tous des intellectuels érudits et subtils. Les poèmes se chantent. La force de la solidarité intransigeante et savante brille à chaque instant. Et nous, lecteurs, baignons dans ce rêve vivant de l'entraide, celle qui s'érige dans la pire des situations et permet au collectif de sauver chaque individu du groupe.
Rien d'humain ne m'est étranger nous emplit de tout ce que nous attendons de la littérature, des oeuvres dignes de ce mot. L'essentiel de la substance humaine est au cœur de ce roman. Ce qui traverse le temps, l'horreur et la grâce sont narrés avec délicatesse. Très belle découverte de cette rentrée littéraire, et autrice à lire et à relire.
RIEN D'HUMAIN NE M'EST ÉTRANGER
Virginie Ollagnier
éd. Noir sur Blanc, 2026
Sélection Prix Roman News 2026
Cet article a été conçu et rédigé par Yassi Nasseri, fondatrice de Kimamori.


