Entre Zola et Zara
Pour nombre d’entre nous, Guillaume Erner est une voix que nous écoutons à partir de sept heures du matin sur France-Culture.
Il a fait des études de sociologie, a écrit sur l’art d’échouer, après avoir tenu une chronique intitulée « Superfail » (Rater est un art. Bêtise collective et Superfail Grasset et France-Culture), sur le fait d’être juif après le 7 octobre (Judéobsession Flammarion) et on peut désormais lire Schmattès, dans lequel il relate les années passées dans le monde des vêtements. Un récit à teneur autobiographique, une histoire du Sentier tel qu’il a connu ce quartier très central de Paris, une réflexion sur l’évolution du commerce de « fringues ». C’est un récit enlevé, plein d’humour mais pas dénué d’une certaine nostalgie à l’idée de ce qu’est devenu cet univers dont un film comme La vérité si je mens nous donne une image. Certes, elle est caricaturale, puisqu’il s’agit d’une comédie, mais elle est documentée et donc pas tout à fait fausse.
Tout commence et se termine dans le cabinet d’une juge d’instruction. Guillaume Erner a eu de grosses responsabilités dans une entreprise nommée La City. Des magasins en pagaille, un succès fou, et tout à coup, la descente en enfer. Les traites impayées, les créanciers vindicatifs, les soupçons de fausses factures etc. 250 millions avec un moins devant. Au côté d’Erner, un avocat, et pas n’importe qui : Hervé Temime. On l’imagine extraverti, prêt à plaider dans le bureau. Pas du tout : il s’efforce surtout de maitriser le propos de son client et ami. Il calcule, il argumente, toujours avec mesure. Cela vaut mieux, on le verra.
Guillaume Erner revient sur son parcours. Comme on le dit dans le milieu du cirque, il est un enfant de la balle. Laquelle est une balle de tissu. Son grand-père et son père étaient déjà dans la confection. L’atelier et la boutique faisaient un, rue de Turenne dans le cas d’Albert, le père. Âgé de treize ans, il avait survécu aux rafles dans le Paris de l’Occupation. Sa future épouse aussi. Le narrateur revient dans l’appartement de son enfance, en 2025. La bibliothèque du père contient notamment des œuvres de Marx. Le petit entrepreneur était communiste. Aujourd’hui, cela semble irréel ; dans les années cinquante et soixante, ce pouvait être une évidence. On sortait de la guerre et l’Armée rouge était celle des libérateurs. On savait peu de choses des crimes du stalinisme. Les yeux se sont peu à peu dessillés.
En 1997, le père a vendu Elbertex à La City, cette énorme société qui est au cœur du récit. On change d’échelle. Le père envoyait ses vestes et robes en province, dans ces petites boutiques habillant la bourgeoisie que l’on voit dans certains films de Chabrol. La City s’adresse aux executive women, aux femmes actives qui ont besoin de renouveler la garde-robe pour bien présenter, en entreprise. Les ateliers sont encore en France. Le Sentier est au cœur du système.
On appelle sentier ce quartier constitué de rues étroites, toujours embouteillées, entre la Porte Saint-Denis et la rue Réaumur. Elles se nomment rue du Caire, rue d’Aboukir, rue de Cléry. Elles concentrent un nombre incroyable de boutiques et d’ateliers dans les étages d’immeubles assez vétustes. Tout cela changera avec le départ vers la périphérie parisienne et notamment le quartier du textile à Aubervilliers. Aux travailleurs juifs d’Europe centrale puis juifs d’Afrique du Nord auront succédé des Turcs, puis des Chinois. Quant à ces rues, devenues piétonnes, elles incarnent la ville d’aujourd’hui, plus écolo et moins vivante (c’est un euphémisme).
Guillaume Erner décrit les mécanismes à l’œuvre, se référant parfois à Simmel et Max Weber, ses sociologues de chevet. On sent en lui le lecteur de Balzac. Dans un chapitre intitulé Les métiers du Sentier, il propose une savoureuse galerie de portraits. Si Mike, l’astucieux vendeur de coupons qui circule à bicyclette nous semble aimable, nous n’aurions pas forcément envie de croiser l’Albanais. Lequel n’est pas toujours Albanais mais a pour mission de récupérer avec ses méthodes la dette qui tarde à être payée. Le stock d’Aharon, le boutonnier, fait rêver. Il a LE bouton que l’on cherche vainement partout. Et que dire d’Isaac, le tailleur fantôme ? Au lecteur de découvrir. C’est tout un poème.
Dans le monde de la fringue, on n’a pas trop de limite ; on aime à se montrer. La Rolex n’est pas l’apanage d’un publicitaire de plus de cinquante ans et la Porsche ou la Ferrari s’achète chez Guillaume, à deux pas du Canal Saint-Martin. Bref, une faune sans que ce terme soit péjoratif, juste plein de tendresse.
La réalité n’est pas tendre, elle. Nous le savons. Ce que décrit Guillaume Erner est un monde disparu. De façon précise et datée, en 1975 quand en Espagne d’habiles entrepreneurs ont su tirer parti de ce que le Sentier avait de meilleur pour créer un nouveau modèle. Les ordinateurs, les fichiers Excel et les règles strictes en matière de vente ont tout changé. Zara, puisqu’ainsi se nomme le géant européen du textile a tout transformé, grâce à des prix plus que comprimés, à une disposition des magasins des plus attirante.
L’auteur n’évoque pas Shein ou Temu, les nouveaux conquérants. On connait les ravages qu’ils exercent à travers la vente à distance, mais aussi par des pratiques déloyales et un art de polluer qui les distinguent. Notons cependant qu’Erner met en lumière un changement qu’il a connu quand il œuvrait dans le schmattès : les galeries marchandes captaient le commerce de centre-ville, ruinaient les petits boutiquiers partant de nombreuses villes de province. Depuis, on n’a pas su repeupler ce qui est devenu un sinistre désert. Il n’est qu’à voir certains bourgs du centre de la France, ou de Bourgogne.
Rien ne dit que les envahisseurs à bas coûts dureront. Si certains détroits restent fermés, des empires s’écrouleront. Bonne ou mauvaise nouvelle ? A vous de juger.
SCHMATTÈS (FRINGUES, EN YIDDISH)
Guillaume Erner
éd. Flammarion, 2026
Article de Norbert Czarny.
Norbert CZARNY a enseigné les Lettres en collège, il est critique littéraire et écrivain. Ses articles sont disponibles à La Quinzaine littéraire, En attendant Nadeau et L’École des Lettres. Son récit, Mains, fils, ciseaux, éditions Arléa, est paru en 2023. En 2026 parait à La Pionnière Au pays perdu.


