La lumière vacillante, de Nino Haratischwili

« Mais cette nuit-là, à des années-lumière d'une mort insoupçonnée, j'étais subjuguée par un sentiment universel que je n'arrivais pas bien à cerner. (...) Car sans bien le comprendre je pressentais déjà que ce moment se graverait à jamais dans ma mémoire et se transformerait avec le temps en symbole du bonheur. Je sentais que ce moment était magique, non parce qu'il se passait quelque chose de proprement spécial, mais parce que nous formions par notre cohésion une force indestructible, une communauté qui ne reculerait plus devant aucun défi. »

Il arrive, de temps à autre, que l'on découvre un écrivain que jamais on ne pourra oublier, dont on voudra lire les autres livres, parus avant, ou à venir. Nino Haratischwili, géorgienne et qui écrit en allemand, est une telle autrice. Dramaturge et metteuse en scène dans un premier temps, elle est devenue également romancière avec quatre titres déjà publiés et traduits en français, dont ce très beau La lumière vacillante qui vient de paraître en poche.

Le roman s'ouvre sur l'arrivée de Keko, la narratrice, à une exposition à Bruxelles. C'est une retrospective de l'oeuvre d'une photographe géorgienne décédée. Très vite le lecteur sait que la narratrice et Dina, la photographe, étaient des amies proches. Et l'on voit arriver à la rétrospective deux autres amies, Nene et Ira. Elles se sont connues toutes quatre enfant, pré-adolescentes, sont devenues meilleures amies, ont tout vécu ensemble. Or elles se sont éloignées les unes autres, à un moment de leur histoire. Qu'ont-elles vécu, qu'ont-elles partagé, qu'ont-elles traversé toutes les années où elles étaient voisines, à Tbilissi en Géorgie... Le lecteur découvrira leur passé et leur présent progressivement, pas à pas, et ira de surprise en surprise jusqu'au point final du roman.

C'est étrange de constater à quel point on s'attache aux personnages au fil de notre lecture ; et la galerie des acteurs de ce roman est riche : les frères et sœurs des quatre amies, leurs parents, leurs grand-parents, leurs amours et amants. A notre insu on va être plongé dans le fil de l'Histoire, emporté comme eux par le flot furieux des années 90 en Géorgie. Tout comme Nene, Ira, Keko et Dina on sera pris au dépourvu, confus, courageux et lâche, lucide et défaillant : à leur côté on se confrontera à la violence et à la folie des hommes.

Le roman est découpé en quatre parties. La structure narrative est claire dès la première page : nous lisons en parallèle le récit des années de vie à Tbilissi à partir de 1987, et en 2019 à Bruxelles. Le dispositif littéraire est bien pensé et minutieusement travaillé : les photographies accrochées dans les salles de l'exposition projettent les personnages dans un moment du passé et chaque temps fort de l'histoire est ainsi narré. Le fil chronologique est linéaire, mais que de hauts et de bas dans ces vies. Que d'impossibles et d'inenvisageables se mêleront de la vie de nos tendres, drôles, excessives et aimantes Nene, Keto, Ira et Dina.

La lumière vacillante instruit son lecteur sur l'histoire d'un pays et d'une région, et le bouleverse à chaque pas. Haletant tout autant que poétique, le roman de Nino Haratischwili nous accompagnera longtemps.

LA LUMIÈRE VACILLANTE
(Das Mangelnde Licht)
Nino Haratischwili
Traduit de l'allemand par Brigitte Fontaine

éd. Folio, 2026 (v.o. 2022)

Cet article a été conçu et rédigé par Yassi Nasseri, fondatrice de Kimamori.

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