La peau de l’olivier, de Jean-Michel Neri

Et si l'on se mettait dans sa peau

Le narrateur nous raconte sa vie. Et sa vie est longue. Il nous raconte sa naissance, son évolution plus ou moins harmonieuse, son entourage, ses proches, ses amis et ses ennemis. Seulement voilà, le narrateur ici est Olivier, enfin plus précisément, un Olivier. Par la grâce de l'écriture, que cela nous plaise ou non, nous sommes mis dans la peau de l'olivier. Je est un arbre. Je ne se déplace pas. Il s'enracine, il pousse vers le ciel, il se développe et s'étoffe. Et ce sont les autres qui viennent à lui. Qui restent un temps, puis disparaissent... partent définitivement ou reviennent régulièrement. Il traverse les siècles. Et côtoie des générations d'hommes, d'animaux, de végétaux qui vivent avec lui, souvent grâce à lui. À force de temps notre olivier devient un ancien, un ancêtre, de loin l'aîné de tous. Et à ce titre il nous apprend à voir la vie, par son regard tant lucide qu'assagi.

Mais il ne s'agit pas dans ce roman d'une histoire de l'arbre en solo. Tous les événements vécus et narrés mettent en lumière la relation à autrui. Que ferait l'arbre sans l'homme. Que ferait l'homme sans l'arbre. Et les animaux, et les végétaux, que sont leurs rapports les uns aux autres. Et tout cela est nuancé par le passage du temps. Les choses changent tant, et si peu à la fois.
Je vous disais que le narrateur était l'olivier. Ce n'est pas tout à fait juste. D'autres chapitres trouvent leur place au sein du récit de l'arbre. D'autres histoires sont rapportées qui mettent en scène des hommes. Ces hommes se succèdent, et entrelacé dans ces récits épisodiques, le récit en italique porte par sa durée. L'arbre partage avec nous ses réflexions et sensations. Parfois, les réflexions et sensations des hommes sont en harmonie avec celles de l'arbre. Ces passages-là sont beaux, touchants. Dans d'autres cas bien-sûr, ce n'est pas du tout le cas. Parfois les intérêts des uns et des autres se rejoignent, et parfois il n'y a absolument aucune rencontre entre les deux. Le poignant et le tragique s'en mêlent alors et nous font mal.

Un très long passage du roman est dédié à la question de l'élagage et de la taille des arbres. Et c'est là que l'on se rend compte que le livre n'est pas seulement émouvant, il est instructif. L'écrivain Jean-Michel Neri, ne l'oublions pas, est un ancien élagueur. Il sait de quoi il parle. Et il connaît bien la nature. Je ne dirais donc pas que ce livre est extrêmement bien documenté, je dirais plutôt qu'il est juste dans son propos. Et malheureusement, et naturellement, il est alarmant lorsqu'il détaille l'action de l'homme sur la nature. Notre olivier met le doigt sur l'incohérence et l'inconstance de cette espèce humaine. La main de l'homme un jour caresse, un jour nourrit, un jour broie et détruit. Allez expliquer à la nature que certains hommes nourrissent et que d'autres brisent... L'Homme au final est davantage profiteur et destructeur que bienveillant et compréhensible dans son action. Et par moments dans ce livre l'on a envie de pleurer tant le constat est triste, bien qu'indéniable.

Et puis, nous ne sommes pas face à un récit documentaire ici. Nous sommes en présence de littérature. Le phrasé est poétique, parfois langoureux, parfois guilleret, parfois sage. Le livre se lit vite mais j'ai lu les phrases lentement, les relisant plusieurs fois parfois avant de passer à la phrase suivante. J'ai eu le sentiment que le livre avait longuement mûri sous la main de son auteur avant d'être finalisé et publié. Et ma lecture n'en a été que plus savoureuse.  Je voulais me plonger dans la vie naturelle sylvestre. Parce que depuis des jours le sujet d'actualité était la mort de l'Amazonie, la catastrophe que cela représentait, et ce qu'en retireraient peut-être certains hommes pendant un temps. Les arbres et la terre nous ont vu arriver, très probablement ils nous verront partir et disparaître. Nous sommes bien peu de choses quand bien même le dégât que nous aurons causé durant le petit temps de notre présence sur terre sera grand... Rira bien qui rira le dernier. Et dans la peau de l'olivier, nous ne rirons pas bien fort au final. Écoutons ce qu'il a à nous dire :

J'ai eu récemment quelques décennies pour y réfléchir. Après votre départ j'avais d'abord supposé votre extinction. J'en avais été quelque peu chagriné, mais une espèce aussi jeune que la vôtre était logiquement plus exposée que les très vieilles souches que nous sommes, moins en place dans le maillage subtil qui nous lie tous. Le temps y joue le premier rôle, et sans lui aucune évolution n'est possible. Tous les autres facteurs peuvent être réunis pour une mutation ou une adaptation, sans le délai nécessaire ce principe n'est rien. L'impatience pousse à emprunter d'autres voies dont l'issue est incertaine. Vous qui piaffez sans cesse devriez calmer votre prétention à forcer l'évolution, à tout agencer selon vos critères. L'équilibre est fragile, mais son rétablissement est inéluctable.
C'est pour cette raison que je m'inquiète pour vous...

LA PEAU DE L'OLIVIER
Jean-Michel Neri

3ème édition, 2017

La peinture présentée dans l'article est l'œuvre de Matisse.

Leave a Comment