Les Buddenbrook, de Thomas Mann – nouvelle traduction Olivier Le Lay

Un prodige romanesque

Il peut sembler paradoxal, au seuil de l’été, d’inviter des lecteurs de 2026 à se plonger dans une somme de 876 pages, écrite à la toute fin du XIXème siècle et publiée en 1901.

Nous sommes à des années-lumière de cette époque et ce qui reste de nos habitudes de lecture semble bien faible pour tenir le rythme, pour rester concentré et se plonger dans l’histoire de cette famille de riches négociants de Lübeck. Mais des gros romans et sagas existent toujours et connaissent un immense succès, y compris auprès des jeunes – premières victimes du « Ils ne lisent plus » qui a sa part de vérité (et de cliché).

Commençons par le plus surprenant. L’auteur de cet énorme roman a vingt-six ans quand l’ouvrage parait. Une vingtaine d’années après il publie La montagne magique, sans doute son œuvre la plus célèbre. Elle est riche en débats philosophiques, chose que l’on ne trouve pas dans Les Buddenbrook. Mais les savoirs accumulés dans de nombreux domaines par le jeune romancier, son art de brosser les portraits les plus fins avec ce soupçon d’ironie qui change tout, sa palette toute en nuances de couleurs pour décrire les décors, tout cela témoigne d’une maturité hors du commun.

La nouvelle traduction proposée par Olivier Le Lay n’est pas pour rien dans la beauté du roman : la langue toute en volutes ou méandres de Thomas Mann est d’une construction des plus classiques mais en rendre la clarté et l’élégance n’est pas si aisé. Olivier Le Lay offre un plaisir de lecture, d’une fluidité parfaite.

On n’entrera pas dans le détail d’une intrigue. Un tel nombre de pages suppose de nombreuses péripéties et les développer serait presque sacrilège. Il faut que le lecteur se laisse happer ou prendre, qu’il suive les fils d’un récit plutôt simple puisque respectueux de la chronologie et ordonné autour de quelques figures revenant successivement au premier plan. Quatre personnages sont sur le devant de la scène, entre 1845 et 1875 : Thomas (appelé Tom), Antonie (Tony), Christian et Clara. Ils sont les fils et filles de Johann Buddenbrook qui a fait prospérer la maison fondée par l’aïeul en 1768. Chacun connait sa destinée en ce cœur de XIXème siècle lors duquel la Prusse nait et s’unifie autour de Berlin. La dimension historique et politique est toutefois mince. Le commerce du blé, de l’orge et autres céréales est d’abord et surtout une affaire locale. Seuls les mouvements nationalistes de 1848 qui préludent à l’unité de l’Allemagne trouble la sage assemblée des sénateurs, assez brièvement.

Les institutions politiques et économiques de la ville hanséatique comptent davantage que la guerre opposant la Prusse de Bismarck à l’Autriche des Habsbourg, et rien n’est écrit de la guerre franco-prussienne de 1870. Ce qui, en revanche transparait est la rivalité entre le nord et le sud de l’Allemagne : deux cultures, voire deux langues s’opposent. Tony épouse un certain Permaneder, elle vit un temps à Munich mais s’y sent très peu à sa place. Son époux est grossier, s’exprime dans un allemand très relâché et ses habitudes témoignent d’un manque d’éducation qui la choque. Être du nord, de ces bords de mer Baltique, c’est appartenir à un monde souvent austère, marqué par le protestantisme. On y est plus soucieux d’une apparence, de préserver un espace dans lequel tout est feutré. On s’épie entre familles, on rivalise entre négociants, on se jalouse. Certains conflits éclatent de façon tardive, mais souvent le malaise est intérieur. Sans trop en dire, on devine que la famille Buddenbrook connait de nombreux tourments parce que vivre corseté n’est pas tenable. Tom tient la maison jusqu’à un certain point ; Christian choisit de vivre loin, à Londres puis à Valparaiso, avant de revenir au bercail. Clara, la plus jeune de la famille choisit de se marier avec un pasteur qui habite Riga, et elle n’aura pas d’enfant. Comme si ce renoncement était une façon de signifier son peu de foi en l’avenir.

La vie sentimentale de Tonie occupe une large part des deux cents premières pages. La jeune femme est une sorte de modèle, dans une société qu’on sait dominée par les hommes. Si le terme ne semblait pas anachronique, on dirait sans peine que Les Buddenbrook est un roman féministe. Il l’est comme, en 2025 La Maison vide met en relief la puissance de quelques femmes. Eh oui, entre les deux romans les liens ne sont pas improbables : des épouses sortent de l’ombre, assument le pouvoir et la faillite des hommes est patente. Les deux romans se déroulent dans une maison (même si celle des négociants allemands n’est pas unique) et sur trois générations. Tonie épouse un certain Grünlich qu’elle n’aime pas, comme Marie-Ernestine épouse Jules, contrainte par son père à le faire. Dans les deux cas, l’argent (ou le pouvoir) est la clé.

Il est en effet souvent question de dot, de traites, d’achats et de ventes dans ce roman qui se déroule au siècle de Balzac, de Zola, même si c’est à la fin de ce grand moment, et Les Buddenbrook se situe aux débuts de la mondialisation. Il n’est pas question des territoires lointains, l’Afrique ou l’Asie que le système colonial exploitera lequel – à l’exception du Cameroun - n’est pas le fait de l’Allemagne. Mais le chef de la maison est sans cesse occupé dans son bureau à traiter de ses affaires. Avec plus ou moins de réussite. Il suffit d’un orage de grêle pour perdre une récolte et donc une somme conséquente.

Argent et maladie aurait-on envie de préciser : le dernier quart du siècle est caractérisé par une obsession par rapport aux maux les plus variés. Christian est hypocondriaque et il a quelque raison de l’être. D’emblée on voit en lui le personnage fragile dont les nerfs sont le point le plus faible. A la même époque, cette préoccupation pour la maladie est européenne. Toute la littérature française, russe ou anglaise en témoigne et le sanatorium, les bains de mer et autres villégiatures pour se soigner sont des décors familiers. Il n’est qu’à relire Maupassant, Tchékhov et quelques autres. La maladie est la parole du corps. C’est elle qui signifie ce que se tait, se murmure ou se montre par le geste. Parmi tous les malades du roman, l’un se distingue dès sa naissance : c’est Johann surnommé Hanno, fils de Tom et de son épouse Gerda. Hanno est gracile, souvent souffrant. Le pire, ce sont ses soucis de dents. Une scène chez un certain docteur Brecht, dentiste, est un moment d’anthologie. Qui parmi les lecteurs a encore peur de soigner une carie passera les pages en question. Qui veut relativiser les lira pour mesurer les innombrables progrès que nous vivons sur le fauteuil incliné.

La construction du roman mérite que l’on s’y arrête, ne serait-ce qu’en raison de son aspect « moderne ». Dans les cinq-cents premières pages, Thomas Mann écrit des chapitres plutôt courts, comme des scènes que l’on pourrait filmer. Des adaptations télévisées existent et elles ont pu tirer parti de cette dimension cinématographique. Par contraste, quelques moments clés sont développés en trente ou quarante pages. Un réveillon de Noël rassemble toute la famille autour de la doyenne comme dans la première partie de Fanny et Alexandre, chef-d’œuvre de Bergmann, le voisin suédois. On devine l’importance d’un tel moment : il est à la fois symbolique, dans l’économie du roman puisqu’il réunit tous les protagonistes pour un instant unique, et il a une dimension réaliste, informative : nous découvrons un monde désormais disparu.

Mais on s’arrêtera, pour conclure, sur le dernier chapitre du roman qui couvre un peu plus de soixante pages. Hanno, devenu adolescent, en est le héros et une journée dans sa vie nous est contée. Elle se déroule pour l’essentiel dans la salle de classe. Là aussi, l’école d’un temps révolu, avec ses professeurs dépassés (et méprisés ou chahutés) ses matières désuètes, ses rituels grotesques nous est présentée. On n’a à peine évoqué l’ironie de Thomas Mann. Elle est constante mais ici, (on ose l’anachronisme) elle annonce une séquence d’Amarcord dans laquelle Fellini met en scène la salle de classe de son enfance romagnole, dans l’Italie de Mussolini. La vraie différence est que le point de vue de Hanno, élève médiocre et constamment inquiet, n’est pas celui du narrateur fellinien. Reste la dimension bouffonne, carnavalesque.

Au-delà de ce long épisode qui clôt le récit, on sent à travers le roman que parmi d’autres, la thématique de l’éducation est importante : Tom Buddenbrook, sénateur, patron de centaines d’employés de toutes sortes qui lui sont dévoués, sinon soumis, souffre d’un manque. Nous n’en dirons pas plus. Disons simplement que cet homme très soucieux de son apparence, toujours tiré à quatre épingles et ne lésinant pas sur la dépense vestimentaire n’a peut-être pas obtenu l’essentiel. Mais de ce qui nous parait essentiel, le lecteur seul jugera.

LES BUDDENBROOK
Thomas Mann
Nouvelle traduction par Olivier Le Lay
Préface Philippe Lançon
éd. Gallimard, 2026

Article de Norbert Czarny.
Norbert CZARNY a enseigné les Lettres en collège, il est critique littéraire et écrivain. Ses articles sont disponibles à La Quinzaine littéraire, En attendant Nadeau et L’École des Lettres. Son récit, Mains, fils, ciseaux, éditions Arléa, est paru en 2023. En 2026 parait à La Pionnière Au pays perdu.

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