S’adapter, de Clara Dupont-Monod

« Faire avec et non faire contre  »

J'ai toujours aimé écouter les émissions radiophoniques de Clara Dupont-Monod. Elle use de légèreté et d'humour pour faire ressortir la profondeur des questions évoquées en littérature. Elle est elle-même écrivaine ! Je la lis pour la première fois aujourd'hui, et pourtant ce roman de la rentrée littéraire 2021 est loin d'être son premier livre publié.
Quelle beauté, quelle intelligence humaine. La nature est ici merveilleusement écrite, et l'on parle bien de nature dans les différents sens du terme, qu'elle soit végétale, minérale, humaine. La sérénité se loge dans les pages de S'adapter, et c'est un exploit car  la plus grande des adversités frappe de front les personnages du roman.

C'est l'histoire d'une famille qui nous est contée. Des parents unis et harmonieux, entourés de leurs enfants qui habitent en montagne. La grand-mère vient aussi régulièrement, sa maison étant juste en face de la leur.
La toute première phrase du roman nous dit : « Un jour, dans une famille, est né un enfant inadapté. » Le récit commence au moment de la naissance de ce bébé, un garçon qui est destiné à rester toujours bébé : son corps pousse et grandit mais ses sens ne sont pas au rendez-vous, le cerveau ne transmet pas au corps une quelconque action ou réaction. Dès lors on regardera les transformations s'opérer chez chacun des membres de la famille. Chacun cherchera à s'adapter à cette situation inédite et, ce faisant chacun, grandira un peu plus vite, épousera ses propres contours sans compromis, sans détours. Ils ont toujours vécu en harmonie avec la nature environnante. Ce petit être qui nécessite un soin et une attention de chaque seconde leur apprendra à être plus attentif encore. Désemparés, ils deviendront des êtres plus remarquables encore.

Le récit se découpe en trois parties, chacune s'intéressant plus particulièrement à un des frères et sœur de l'enfant inadapté : L'aîné, La cadette, Le dernier. Attention, on va les regarder vivre cette aventure particulière mais ils ne sont pas les narrateurs de ces chapitres. Dès les premières pages les narrateurs se dévoilent : Nous, les pierres rousses de la cour, qui faisons ce récit, nous nous sommes attachées aux enfants. C'est eux que nous souhaitons raconter. Ainsi, l'histoire nous est susurrée à l'oreille par la voie du minéral, élément immobile par excellence, posé, calme, à la vie longue. Le souffle qui porte le récit ne saurait être mieux transmis que par l'ample résonance de ces pierres, hors du temps.

Alors disons un mot de chacun de ces personnages. L'aîné est un garçon déterminé, leader, casse-cou, dynamique. Il se transforme au contact de son petit frère. Il veille sur lui, l'emmène partout, en le portant dans ses bras, en faisant bien attention à mettre la main sous sa nuque, en l'installant sur des coussins à l'ombre des arbres. Et puisque le seul sens dont dispose l'enfant est l'ouïe, l'aîné lui raconte tout, lui décrit tout, lui explique tout. Lui-même apprend à mieux écouter la nature, à entendre chaque son, doux et lointain, qui émane de la rivière, de la montagne, des oiseaux, des feuillages mus par le vent.
La cadette de son côté ne peut qu'être frustrée de cette trahison de tous. Les parents sont constamment préoccupés, son frère aîné l'a abandonnée. Va-t-elle s'adonner à la colère ou accueillir une sagesse généreuse, rayonnant de sa grand-mère ? Quant au petit dernier, celui qui arrive après, eh bien il n'en sera pas moins modelé par cette présence absente. À ce stade de l'histoire le lecteur a déjà le sentiment que le vide a résulté en un plein, en une plénitude peut-être. La différence de l'éternel bébé s'est teintée dans le cœur de ses plus proches. Et cette différence semble les avoir muni d'une sensibilité, d'une intelligence intuitive, d'une force d'amour en-deçà de la norme habituelle.
Tout ce temps, on n'oublie pas qu'ils vivent en montagne et qu'un caractère adéquat les habite de génération en génération : « (...) les gens d'ici ressemblent à leurs chemins. »

Je vous le disais au début de cet article, nous sommes dans un roman qui sait écrire la nature. Plus que cela, le récit devient une invitation à apprendre, à accepter de nous laisser habiter par elle - par cette nature vive savante omniprésente fragile et forte - à notre tour. Car la question est bien de savoir s'adapter. Le titre du roman est S'adapter. Le mot, le verbe à l'infinitif ou conjugué à tous ses temps, revient inlassablement dans le texte. Chacun peut s'adapter, sait s'adapter, et de toute manière devra apprendre à s'adapter. À qui ? Aux désirs et à la volonté de la nature, si puissante par sa vulnérabilité, peut-être ...
Le roman de Clara Dupont-Monod est d'une grande générosité, empreinte de douceur et de sensibilité, mais aussi de ce quelque chose de paisible qui s'invite en nous, de cet instinct de sérénité qui nous embrasse sans rien exiger en retour.

S'ADAPTER
Clara Dupont-Monod
éd. Stock 2021
Sélections Prix Goncourt, Femina, Landerneau 2021

Les illustrations présentées dans l'article sont :
- Montagne Sainte-Victoire, Paul Cézanne - Cleveland Museum of Art,
- Paysage avec viaduc, Paul Cézanne - reproduction Wahoo Art.

Cet article a été conçu et rédigé par Yassi Nasseri, fondatrice de Kimamori.

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