Du bon usage du langage…

Si certains livres nous mettent du baume au cœur celui-ci offre le remède équivalent pour l’esprit. Nos esprits – tout du moins le mien – sont bien fatigués par les temps qui courent avec toute la bêtise qui circule allègrement tant sur les réseaux sociaux qu’au coin de chaque rue de chaque ville de chaque pays au monde ! Ce point d’exclamation ne me met nullement en joie mais les textes de ce recueil ont réussi cet exploit… Jérôme Ferrari s’est évertué en 2016 à produire des articles pour un quotidien français, semaine après semaine, qui analysent et décortiquent des affaires de l’actualité politique et sociale courantes. Ces articles sont ici réunis et nous pouvons les savourer à notre rythme et nous ébahir de la finesse et de l’intelligence qui s’en dégagent. La justesse des propos de l’auteur, la précision de sa pensée, et l’argumentation limpide qui s’appuie sur les travaux des philosophes sont à ravir. Mais surtout ces textes sont précieux dans leur capacité à attirer notre attention sur l’usage infidèle qui est fait du langage de nos jours, et les dangers de ce travers.

Toutes sortes de thèmes sont traités dans ces articles. Tous touchent à l’actualité que nous connaissons mais sont souvent initiés au départ par un mot, une phrase, une formule d’un homme politique, d’un journaliste ou d’un texte de loi énoncé ou promulgué à ce moment-là. L’absurdité de la phrase en question est alors discutée, démontrée, avec douceur, avec humour et légèreté parfois, toujours avec une grande neutralité et une perspicacité qui ne peut que faire frissonner tous les mauvais djinns de la terre !

Comme il le dit lui-même dans sa préface :

Mais la diversité des sujets n’est peut-être qu’apparente car je crois – ce dont je n’avais pas pleinement conscience quand je les écrivais – que ces chroniques s’intéressent toutes à un certain usage du langage et, plus exactement, à la façon dont les mots perdent tout contact avec la réalité. Cette déconnexion pose un problème, non de linguistique, mais d’éthique et de politique auquel il n’est finalement pas tout à fait absurde qu’un romancier s’intéresse ; et elle est peut-être le symptôme le plus inquiétant d’un mal qui se propage dans le monde entier.

Bien des idées m’ont interloquée dans cet écrit. Il en est une qui est venue résonner avec le propos d’une écrivaine indienne, Arundhati Roy, que j’avais entendue quelques jours avant de lire l’essai de Jérôme Ferrari. Tous deux nous mettent en garde contre la tendance actuelle, très pratiquée par les gouvernements de tous pays, à réduire le multiple pour le ramener à une dichotomie. L’intérêt de la dichotomie étant qu’ensuite il est facile d’y adjoindre le bien et le mal, le noir et le blanc, et trouver une solution rapide et radicale : l’élimination du mal, du noir, bref d’un des deux extrêmes ainsi mis en relief. Ici l’auteur se réfère à Schopenhauer pour mettre un nom sur le phénomène :

Il s’agit du treizième stratagème.
« Pour amener (notre adversaire) à admettre une proposition, il faut que nous en énoncions le contraire et lui donnions le choix entre les deux, mais en formulant ce contraire de manière si brutale qu’il ne lui reste plus, s’il veut éviter de chasser le paradoxe, qu’à donner son assentiment à notre proposition qui, par comparaison, apparaît tout à fait admissible. »
J’en ai donné un exemple la semaine dernière, en voici trois autres : « Êtes-vous favorable à la déchéance de la nationalité ou pensez-vous que les terroristes ne devraient pas être punis? » ; « Êtes-vous favorable à la fin des menus de substitution dans les cantines ou êtes-vous un ennemi de la laïcité ? » ; « Pensez-vous que le salafisme n’est pas un problème ou êtes-vous islamophobe ?
(…) Si ce dispositif est invincible, comme l’est toujours la bêtise, c’est qu’il interdit toute réponse complexe : quoi qu’on pense, quoi qu’on dise, on est rejeté vers l’un ou l’autre des pôles extrêmes de l’alternative ; « c’est ce qui se passe quand on place le gris près du noir ; on peut le qualifier de blanc ; et si on le place à côté du blanc, on peut le qualifier de noir », explique Schopenhauer.

Il est bien d’autres extraits que je vous aurais volontiers soumis ici, mais je préfère vous inviter à vous procurer le livre et vous régaler sans modération de son suc en vous perdant dans des moments de méditation inouïe chez vous et en compagnie de vos proches…

IL SE PASSE QUELQUE CHOSE
Jérôme Ferrari
Ed. Flammarion, 2017

Les illustrations présentées sont les œuvres de :
– Leon Zernitsky
– Motonaga Sadenasa

Voici le lien vers l’émission où j’ai eu grand plaisir à écouter Arundhati Roy (en anglais) : https://www.kcrw.com/news-culture/shows/bookworm/arundhati-roy-the-ministry-of-utmost-happiness

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