Dans la classe, d’Alain Amariglio

Voici un livre que l’on devrait lire et relire tous les jours, et peut-être surtout en ce moment. En cette époque où l’on ne sait plus où est l’essentiel, ni comment il se trouve, caché sous quelle pierre, abrité de quel vent, protégé par quelle montagne ! Car « il est grand temps d’allumer les étoiles », comme le dit Guillaume Apollinaire dans cette citation mise en exergue à la première page du livre, de ce livre qui n’est ni roman ni essai mais un traité d’art de vivre enseigné au quotidien dans une classe de primaire. Un art de penser, de voir, d’analyser, de communiquer et de se solidariser pour un avenir meilleur, porteur de sens peut-être.

Alain Amariglio, ancien fondateur d’une entreprise à envergure internationale (c.f. son livre “Il était une fois une start-up”), ingénieur de formation et poète dans l’âme se reconvertit pour exercer le métier d’instituteur, par passion, par nécessité intérieure et par conviction intime. Il nous raconte son expérience de première année de « maître d’école ». Chaque page, chaque phrase, chaque mot sont un bijou absolu, une perle de sagesse intemporelle. Mais le plaisir que l’on trouve à la lecture de cet écrit vient de sa fraîcheur, de sa légèreté, et de sa douceur. Un conte par ci, quelques vers de poésie par là, un brin d’Histoire, trois brindilles de mythologie et tout cela distillé dans un quotidien d’une réalité tant accablante que magique : l’instant présent vécu jour après jour dans la classe. La réalité de chaque enfant confronté à ce monde que le maître tente de leur faire entrevoir. Le désarroi aussi parfois face à l’ampleur de la tâche, devant les déficiences du système, sous le poids de l’impossible, et dans la reconnaissance de la petitesse de l’être humain, « Maître » peut-être, mais dont l’énergie et la force d’espoir ne sont pas inépuisables.

L’humour n’est jamais en reste, et toujours au détours d’un virage difficile à prendre, d’une situation délicate à gérer.

christian denechaud

Quelques jours plus tard, Pierre vient se plaindre. James l’a traité.
– Encore une fois, Pierre, James t’a traité de quelque chose. Parle en français, s’il te plaît. De quoi t’a-t-il traité ?
– De demi-cercle, ou… de… gradué…
– … ?
– Je n’ai rien compris mais il m’a traité !
James ?
L’offenseur s’approche, petit sourire aux lèvres.
– Je l’ai traité de demi-cercle gradué.
– …. Bon. Pierre, ça n’a pas l’air trop grave. James, tu peux nous expliquer ?
– Trop fac’ ! C’est une plaisanterie définitionnelle !
Impressionnant. James retient tout. Tout ce qui l’intéresse. Il poursuit :
– Un demi-cercle gradué, c’est un rapporteur, maître ! C’est la définition du dictionnaire !
Pierre regrette d’avoir fait confiance à la justice de son pays et à ses lentes procédures. Il baille, voudrait retourner jouer.
– D’accord ! Tu as traité Pierre de rapporteur…
– Hein ? Dit Pierre.
– Mais, dis-moi… Quand tu as… plaisanté avec lui… qu’est-ce qu’il avait rapporté ? Pourquoi l’as-tu traité de rapporteur ?
– Justement, c’est ça qui est fort ! Juste après, il est venu te voir. J’ai inventé la plaisanterie préventive !
James est trop modeste. Il a inventé la plaisanterie définitionnelle préventive.
Pierre n’est pas content. Il se tourne vers James et rétorque :
– Oui, ben toi, t’es un demi-cercle même pas gradué !

Un autre jour, dans un autre chapitre, un des élèves attaque un autre élève à la récréation :

– Mais Mamadou, c’est mon copain. Samba s’est moqué de lui alors j’ai attaqué Samba.
– J’ai compris. Je te répète que tu n’avais pas à le faire.
Je vois que Yacouba grommelle quelque chose.
– Tu dis ?… Achille ? Quel Achille ?
– Eh ben Achille, il se bat, quand on tue son copain.
– …
– Achille, il a pas pardonné.
L’Illiade, ici. Même si nous sommes loin des académiques, j’en suis tout retourné. Et bien obligé d’admettre qu’Achille, « il a pas pardonné ».

Zhe school of paintingJardiner. Enseigner. Dans les deux cas, la simplicité apparente de la tâche dissimule une difficulté essentielle. Orienter la nature. Favoriser le développement de l’intelligence. C’est prométhéen. La nature ne veut pas ce que veut le jardinier. La jeune intelligence ne veut pas ce que veut le maître. En quelques mots, Hugo évoque l’ambition démesurée, le pragmatisme indispensable, l’humilité devant les échecs. Enfin, parfois, la joie devant ce miracle : une graine qui germe. Même si on l’attendait avant, ailleurs, ou que depuis longtemps on avait oublié son existence.
Il devrait être possible au jardinier de se réjouir de cette germination en laissant à la PJ le soin de confirmer à Yacouba que pour diverses raisons, la cour est régie par le règlement intérieur plutôt que par L’Illiade. »

Il est bien d’autres extraits de ce livre que j’aurais aimé partager avec vous. J’ai inséré tant de petits feuillets entre ses pages marquant les moments forts du récit. Mais en réalité cet écrit délicieux n’est composé que de joyaux, de douceurs acidulées, bonbons qui ne fondent pas dans la bouche mais qui égaient le cœur. Lisez le livre! Cette lecture permet de retrouver le contact avec les réalités simples et les désespoirs justes. Enseigner, transmettre, former, cadrer tous ces petits bonshommes qui feront le monde de demain, c’est une oeuvre de vertu, sans fin.

Et pour finir savourons l’autre citation offerte en première page du livre :

Il faut être ignorant comme un maître d’école
Pour se flatter de dire une seule parole
Que personne ici-bas n’ait pu dire avant vous.
Alfred de Musset

DANS LA CLASSE
Alain Amariglio
éd. Équateurs, 2014

Les peintures présentées dans cet article sont les oeuvres de :
– Christian Denechaud,
– Dai Jin, école de peinture Zhe.

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