Et le ciel me prit ma terre

“Moisson” semblait être le grand favori des lecteurs épris de belles lettres parmi les finalistes du Man Booker Prize 2013. Jim Crace, du haut de ses maigres soixante-sept ans est le plus âgé des écrivains en lice, avec onze livres à son actif. Pour ma part je le découvre avec ce récit, avec grand plaisir! Ce livre est sublime, bien que rugueux au prime abord.

En effet, je tournai autour une longue quinzaine durant, l’ouvrant tous les jours, lisant quelques lignes, parcourant quelque page et l’abandonnant aussitôt avec le sentiment que le livre allait être d’un fastueux ennui, empreint de ces tons moralisateurs si rarement rencontrés désormais, dans les écrits contemporains. Mais dès lors que j’avais poussé la porte du récit, me laissant accueillir enfin, je fus enchantée et dévorai le livre en deux soirées !

Un petit village d’agriculteurs anglais engrange sa récolte et s’apprête à célébrer. Or le soir même un feu se déclare, et ne sera que la toute première étincelle dans une série de malheurs prêts à assombrir les horizons de ces paysans bourrus, si attachés à leur terre. En quelques jours un monde, le leur, va s’écrouler et les actions et réactions des villageois ne feront qu’aggraver leur triste sort. Le narrateur, un « étranger » installé parmi eux depuis une éternité, fera preuve de lucidité tout en se laissant glacer le sang devant l’insensé qui progressivement aura gagné les uns et les autres. Il sera nos yeux et nos oreilles, dans cette malheureuse aventure où nous nous laisserons bouleverser à ses côtés, tels des gamins qui voient leur jouet écrasé sous les pieds d’un passant, si pressé d’arriver à son but qu’il n’entend ni même les pleurs et cris l’environnant.

Jim Crace entrelace le rustique et le poétique dans son écriture. Le cri étouffé qui monte de la terre labourée une dernière fois vers la fin du récit m’aura hantée jusque dans mon sommeil, tant son écho empreint de chaleur désuète est alarmant.

La voix du narrateur m’a fait penser à « Entre ciel et terre » de l’écrivain islandais Jón Kalman Stefánsson et du vaste souffle qui s’en dégage. Toujours ce même ton à l’ancienne et cette même fatalité que nous aimions déjà lire depuis longtemps dans les récits d’un John Steinbeck par exemple…

Quelle tache difficile que celui du jury Man Booker Prize en 2013 tant les écrivains restant en lice étaient talentueux et leurs livres remarquables…

MOISSON
(Harvest)

Jim Crace
Traduit de l’anglais par Laetitia Devaux
éd. Payot-Rivages, 2016 (v.o. 2013)
Finaliste du Man Booker Prize 2013

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