Une somme humaine, de Makenzy Orcel

« mon cœur est une île sauvage
mille saisons se succèdent et complètent l'ennui
(...)
depuis des rêves du grand large
mon cœur pleure des torrents »

Lire Makenzy Orcel a été une des plus belles expériences vécues par la lectrice que je suis, ces dernières années. Je suis entrée dans le texte, poésie pure, et quelques minutes plus tard, quelques pages plus loin, j'ai réalisé que toutes les voix s'étaient tues, tant celles de l'agitation du monde que celles de mon agitation intérieure ; j'étais embrassée par la beauté du silence, et ne subsistait alors que cette voix. La voix d'une femme, de la narratrice, héroïne des temps modernes .. la voix d'une ombre errante, plus vivante que toute autre.
Une somme humaine est un grand livre. Je suis heureuse de le voir dans la sélection du Goncourt. Mais peu importe les prix (bien que j'aimerais tant le voir lauréat). La voix, les voix que captent l'esprit de l'auteur, me parlent et me sont précieuses. Lorsqu'on se fond dans les écrits de Makenzy Orcel - que ce fût ses romans ou ses recueils de poésie - on plonge dans un vaste monde, de grande beauté, de Vérité qui se passe des vérités mal maniées.

Le roman commence en quelque sorte par la fin. On lit d'ailleurs dans les premiers mots : « tout s'éclaircit à partir de la mort ... » Celle qui nous parle va nous faire le récit de sa vie. Et puisque la vie n'est en rien une chose linéaire, logique et plate, l'histoire narrée fera des détours, accueillera en son sein mille autre vies, lueurs incandescentes et ombres atterrantes. On saura très vite que cette voix nous parle depuis l'au-delà, libérée de la tragédie de son existence qui en une petite trentaine d'années aura vogué dans les grands bonheurs et les profondes détresses. Elle est née dans un village de province, est allée vivre ensuite seule à Paris. Elle a été amoureuse. Elle a été aimée, et elle a été mal aimée. Son seul désir depuis la tendre jeunesse a été d'être heureuse, « d'un bonheur banal », « avoir une maison, un jardin, un chien, un mari qui se respecte, des enfants etc. » Mais lentement, progressivement et assurément nous découvrirons la faille, la chose qui a fait couler une tache indélébile sur son être. Et quels que soient ses efforts, et le nombre d'artifices employés pour se dessiner une vie simple faite de joies ordinaires, cette marque du passé fera ombre dans le paysage de sa vie.

« à la vérité, elle n'aurait pas pu 'aider, mère, quand on passe sa vie à rater son train, hachurer des souvenirs, s'en inventer d'autres, des faux meilleures, on n'est rien qu'un cadavre qui respire, le malheur de l'autre, même celui de son propre enfant, n'est à ses yeux qu'un fleuve qui suit son destin vers la mer, l'inconnu, le néant... »

Vous l'aurez deviné, cette femme c'est toutes les femmes. Les hommes du roman sont tous les hommes. Nous naviguons dans des lieux archétypaux. Dans une des premières parties du livre, qui porte le titre PASSÉ CONTINU, on est dans sa ville de naissance. Défilent alors des chapitres qui se nomment Le bureau de poste, La pharmacie, Boulangerie-pâtisserie, Le bar à vin, Le fleuriste. Cette ville est toutes les villes de province ! Les parties suivantes nous emmènent à PARIS, dans UNE SOMME HUMAINE ou dans CE RÊVE SI PARTICULIER ! Je ne citerai pas le nom de toutes les parties, et encore moins de tous les chapitres. Leur lecture seule serait un enchantement, mais voilà, ni table des matières ni sommaire ne sont fournis dans le livre,  pas plus que ce ne serait le cas dans la vie.
Ce doux - ou tumultueux - flot de comédie humaine, bien entendu, ne porte pas de majuscules (hormis pour les noms propres). Toutes les phrases du roman se font minuscules en leur premier mot. Puisque le début et la fin sont mêmes, et se rejoignent, peut-être.

Mais revenons un instant à l'histoire de cette vie. Cette jeune femme, nous l'aimerons. Parfois elle nous agacera ou nous horrifiera. Elle nous fera pleurer. Ou pour formuler le phénomène avec plus de justesse, on pleurera avec elle, on versera les larmes qu'elle n'a pas su verser, pour les drames qu'elle n'a pas su reconnaître au moment où ils se déroulaient ; pour l'horreur qu'elle a choisi de taire, ou qu'elle a été obligée d'étouffer.
On comprendra l'histoire de son père, de sa mère, on verra son oncle sous son vrai jour, et l'on chérira sa grand-mère comme si elle était notre grand-mère. Et nous en viendrons à ses amours. Le beau, le parfait Orcel. Le sombre, l'imparfait Makenzy. Leurs parcours et nos tentatives (ou les siennes) pour comprendre leur humanité affreuse ou merveilleuse. Mais tout cela serait incomplet s'il n'y avait Toi, l'amie d'enfance ..

Le roman compte quelques six cents pages que l'on voudra lire tout doucement, pour être bercé le plus longuement possible par ce souffle de Vie que Makenzy Orcel a su porter sur le papier. On cherchera parfois à percer le mystère de cette magie qui nous absorbe et nous fait aimer tendrement le roman. Et, pour ma part, quelques mois après avoir lu le roman je l'ai repris en main pour picorer des extraits, et je me suis trouvée à replonger dedans et le relire. Je revivais la même magie.

Une somme humaine est le deuxième volet d'une trilogie, commencée avec L'ombre animale, lauréat notamment du Prix Littérature-Monde 2016. Dans les deux romans nous sommes portés par une voix, celle d'une femme (très âgée dans un cas, trentenaire dans l'autre), qui nous parvient depuis le monde de l'invisible. Mais en dehors de cette trilogie, les voix profondes et secrètes, parfois masculines parfois féminines, nous éblouissent dans tous les livres de l'auteur. Poète de la vie, il sait percer les humeurs de l'antre du monde .. et nous les livrer. Oui, l'œuvre de Makenzy Orcel nous transporte dans cette demeure, toujours recherchée, de pureté absolue qu'est la joie de la lecture.

UNE SOMME HUMAINE
Makenzy Orcel
éd. Rivages 2022
Deuxième sélection Prix Goncourt 2022
Invité de notre festival Littérature et Oralité, Mille Voci è Mille Scritti 2022

Les illustrations présentées dans l'article sont :
- Représentations du Parlement de Londres par Claude Monet,
- L'arbre de vie de Klimt, par Carmen Herrera (en atelier peinture).

Cet article a été conçu et rédigé par Yassi Nasseri, fondatrice de Kimamori.

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