Les aventures de China Iron, de Gabriela Cabezón Cámara

La beauté est un paysage intérieur ?

Ce livre a été retenu dans la sélection du Prix Médicis 2021 - sélection romans étrangers. Il a été finaliste de l'International Booker Prize 2020. Le précédent roman de l'écrivaine argentine Gabriela Cabezón Cámara, Pleines de grâce, avait déjà beaucoup fait parler de lui. Par curiosité j'ai souhaité la lire. Et j'ai été subjuguée. Une écriture magnifique nous plonge au cœur de paysages rendus somptueux par le regard d'une narratrice qui découvre la vie, au sens le plus vaste du terme. Sa vision tant naïve que lucide nous rapporte l'histoire d'une Argentine et de ses terres de l'intérieur : celle des indiens persécutés, celle des gauchos et des estancieros de la pampa. Il en ressort un conte semi-fantastique, d'une grande beauté, et qui dit les amours, hors genre.

Le roman s'ouvre sur les premiers pas d'une échappée. Une jeune femme, qui n'est en réalité qu'une enfant saisit une opportunité, qui s'offre à elle sans prévenir : elle peut quitter sa vie et partir dans une charrette, en compagnie d'une jeune femme britannique à travers la pampa. Elle a treize ou quatorze, est déjà mère de deux enfants, et sa vie jusque là n'a été qu'un enfer. Orpheline, élevée par une femme que l'on qualifierait davantage de monstre, mariée sans consentement à un homme qui ne sait que la maltraiter, elle va découvrir, enfin, la vie. Elle apprendra de Liz, cette anglaise érudite et grâcieuse, astucieuse et hors normes. Elle accueillera les émotions, les langues, et l'immensité de la nature, celle qui l'environne et celle qui l'habite. Et puis elle ira à la rencontre de ce pays multidimensionnel qu'est l'Argentine. Aventures rocambolesques, et périples comico-dramatiques la mèneront vers la liberté du corps et de l'âme.

Le récit se découpe en trois parties. Une ouverture symphonique lente et grande où les deux femmes traversent la pampa dans leur charrette. Elles rencontreront un gaucho aux origines indiennes qui les accompagnera avec son troupeau. Une deuxième partie ancrée dans un fortin : l'estancia du Général Hernandez qui forme et conduit ses hommes de main de militaire. Et une troisième partie qui s'apparente à une plongée dans les rêves. Après Le Désert, après Le Fortin, nous sommes dans Les Terres de l'Intérieur. Et ces terres de l'intérieur ne sont ni sèches ni arides, elles sont nourricières, elles sont fleuves, elles sont tout comme porteuses de l'avenir du monde.
Chaque temps a son importance, et la transformation progressive de la narratrice s'y inscrit par étapes clés.

Mais, Ciel! que l'écriture est belle ..
Le souffle de l'écrivaine enchante le récit. Les descriptions de la nature, qui n'en sont pas, rendent couleurs et mouvements sublimes à chaque recoin de cette terre. Tout est si vivant. Ce tout palpite et résonne, embaume et transporte. Mais la magie absolue de cette grâce réside dans le regard de la narratrice, de sa compréhension et transcription des réalités vécues. Et c'est drôle. C'est décalé. C'est mythique. Nous sommes au cœur de la littérature et l'amour des mots nous est tendu généreusement par cette jeune femme qui s'approprie le monde en apprenant des mots. Elle apprend l'anglais, l'espagnol, le parler local et intemporel. Et cet ensemble est rendu dans le texte par la romancière et par son traducteur. Car la version française intègre ce mélange de langues. Ces phrases qui accueillent en leur sein des mots de toutes origines et dont le sens est d'une limpidité parfaite. Parce que nous sommes en pensée avec celle qui raconte, celle qui vit les mots et leur réalité réinventée, rendue ample.

Epopée, envolée, aventure humaine où l'intérieur et l'extérieur sont en symbiose, Les aventures de China Iron s'appuie sur des réalités factuelles et sur des fondements psychologiques. On revisite le genre. On regarde la psyché de l'Homme, qu'elle soit vile, malheureuse ou raffinée. On relit aussi le sort des hommes et des femmes qui ont composé ces terres argentines, telles qu'un Luis Sepulveda avait pu nous les transmettre il y a quelques décennies. Tout est juste, documenté. Et pourtant c'est un nouveau genre qui s'invite chez Gabriela Cabezón Cámara, qui est réalisme, qui est magique, qui est initiatique et qui est tendre. Lucide sur l'hier et l'aujourd'hui, il nous ouvre de nouvelles voies et n'oublie pas d'offrir le plaisir de lecture attendu par tout amoureux des livres.

LES AVENTURES DE CHINA IRON
Gabiela Cabezon Camara
Traduit de l'espagnol (Argentine) par Guillaume Contré

éd. de l'Ogre, 2021
Finaliste International Booker Prize 2020
Sélection Prix Médicis roman étranger 2021

Cet article a été conçu et rédigé par Yassi Nasseri, fondatrice de Kimamori.

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