Un mariage américain, de Tayari Jones

Quand l'eau coule sous les ponts

Un mariage américain de Tayari Jones a remporté le prix littéraire Aspen Words 2019. Ce prix est relativement récent mais il me plaît dans ses sélections et dans ses critères d'éligibilité (romans s'intéressant à une problématique de société actuelle). J'ai donc écouté le discours que l'écrivaine a prononcé lors de la remise du prix. Et j'ai adoré le souffle de Tayari Jones, son regard, ses mots. J'avoue tout de même que j'avais un peu peur de lire ce roman. Le thème traité est déstabilisant. Le contexte n'est absolument pas rose. Mais voilà, le ton du récit, le style et la plume de l'autrice sont d'une telle fraîcheur, d'une telle douceur que j'ai été immédiatement conquise. Ce roman allait me dire plein de choses mais sans me torturer, me suis-je dit ! Et dès les premières pages j'ai eu un pressentiment : j'allais aimer ce livre. Je l'ai lu par temps ensoleillé, je l'ai lu par temps de nuage recroquevillée dans mon canapé, je l'ai lu au milieu de la nuit. Et, en effet, j'ai aimé Un mariage américain et vous le recommande sans hésiter.

L'histoire narrée dans ce livre est on ne peut plus simple. Un jeune couple, marié depuis un an et demi, se rend dans la région où séjournent les parents de Roy, l'époux. Ils doivent passer une nuit sur place. Au lieu de rester dormir chez les beaux-parents ils iront passer la nuit dans l’hôtel du coin, où Roy a failli venir au monde. Et puis il se produit un petit quelque chose. Et s'ensuit une erreur judiciaire. Roy est accusé d'un viol qu'il n'a pas commis et condamné à passer les douze prochaines années de sa vie en prison. Célestial, son épouse, est abasourdie. Ses parents ont tenté de les aider : son oncle défend le dossier de Roy du mieux qu'il peut. Mais c'est ainsi, Roy est vu comme coupable... La suite du roman nous raconte l'après, ce temps où mari et femme doivent continuer de vivre, mais séparément. Durant ce long temps chacun devra trouver du réconfort auprès de son entourage. Mais ne dit-on pas loin des yeux loin du cœur ? Qu'adviendra-t-il de cette petite famille, les époux, les parents des deux côtés, et le meilleur ami de Célestial, et de Roy ? Je vous ai situé le contexte, restitué la trame de l'histoire. Mais j'ai oublié de vous dire l'essentiel. Roy est noir. Nous sommes dans les états du sud des États-Unis. Et malheureusement, ceci explique cela...

Roman choral et varié dans sa forme Un mariage américain se lit d'une traite. D'un chapitre à l'autre le narrateur varie, ce peut être Roy, Célestial, ou Dré (André, le meilleur ami). Parfois nous nous trouvons dans un roman épistolaire et lisons les correspondances des uns et des autres. Nous apprenons tout des premières années de séparation du couple en lisant les lettres échangées entre eux. Nous rentrons dans leur peau, dans leurs émotions et pensées. Nous les voyons évoluer de l'intérieur, puis nous les voyons vivre, les regardons de l'extérieur. Subrepticement les personnalités se lissent ou se font bourrues. En peu de temps on les sent tout comme vieillir, leur énergie change, leur foi, leur arrogance s'éliment... cependant que leur avenir se forge, que la main du destin opère.

Je vous le disais au début de cet article : ce livre est tendre. Il nous épargne. Même dans les scènes explosives il ne nous harcèle pas, ne nous met pas la boule au ventre. J'ai écouté une interview de l'écrivaine où elle parlait d'espoir, d'une écriture qui permet de garder son souffle libre et vaillant au lieu de s'enfermer et de s'embourber dans une obscurité malveillante. Et je me suis dit que c'était précisément la force de son style. Un style tout de légèreté et de dérision, au sein d'une montagne de déception ! Sa plume regorge de l'amour de la vie et de l'amour de l'être humain. Lire un tel roman, c'est délicieux. Et pourtant nous sommes plongés dans un réalité sombre, malencontreuse, actuelle, historique.

Au-delà du contexte de l'Amérique des noirs, on peut dire en revanche que les thèmes traités sont très universels, très intemporels. Les relations humaines qui lient un homme et une femme, un père et un fils, une mère et sa fille, une mère et son fils, deux vieux amis... tout cela est mis en images. Nous entendons clairement les voix de tous ces personnages. Le rôle de la femme, la place de l'homme, leurs modes d'expression dans la vie, par le travail, par l'art, dans la patience ou dans la colère, tout ce vaste éventail est exploré et nous est restitué. Ces êtres humains ne sont pas parfaits. Ils causent du tort autour d'eux, parfois. Mais l'art de la vie n'est-ce pas justement celui de continuer d'Être. Tout comme les poupées que confectionne Célestial, nous sommes tous modelés et remodelés par nos expériences et nos vécus. Les poupées que nous sommes peuvent malgré tout devenir lumineuses, en compagnie de ce roman qui rayonne d'une lumière douce et chaleureuse.

UN MARIAGE AMÉRICAIN
Tayari Jones
Traduit de l'anglais (États-Unis) par Karine Lallechère
éditions PLON 2019 (v.o. 2018)
Lauréat Aspen Literary Award 2018
Lauréat Women's Prize 2019

Les illustrations présentées sont les photographies de Holger Pooten.

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