Les vitamines du bonheur, de Raymond Carver

« Ils se remirent à penser à leurs propres histoires »

L'écrivain américain Raymond Carver (1938-1988) a été lu hier et avant-hier. Il est lu aujourd'hui et le sera demain. Il raconte les petites histoires des petites gens de l'Amérique profonde. Et ces histoires nous intéressent car ce sont les nôtres : le visage de l'humanité, de sa misère ou de sa bassesse, de sa rage ou de sa folie. Photographie de notre petitesse et du danger que nous représentons pour nous-mêmes, elle est naturellement toujours d'actualité.
Les éditions de l'Olivier ont publié les œuvres complètes de Carver en neuf volumes. Paraît aujourd'hui, en 2021, un recueil de ses nouvelles dans une édition révisée. Petit format, tarif poche ; le livre est beau !

Douze nouvelles sont réunies dans Les vitamines du bonheur (titre de l'une d'entre elles). Chacune compte dix, vingt ou trente pages. Nous ne retrouvons pas les personnages d'une nouvelle à l'autre, ni le même lieu. Et pourtant nous sommes toujours dans un même monde, une atmosphère lourde et pesante. J'avoue que j'ai ri dans certaines nouvelles. Elles n'étaient pas drôles mais l'auteur a cette manière d'avancer son propos qui est exquis, parfois hilarant. Certains emploient le mot caustique à son égard. Oui, il dénude les hommes et les femmes et les animaux et les maisons et les halls de gare et les centres de désintoxication et, et, et. Ce faisant il nous livre le suc du pays états-unien. Ses décors sont bien plantés, ses personnages bien campés, de la même allure singulière que ces cadillacs que vous voyez dans l'image présentée ci-contre.

La toute première m'a particulièrement plue. Un couple est invité à diner. Ils se rendent, pour la toute première fois, chez le collègue et ami du mari. Les hôtes viennent d'avoir un bébé ; et ils ont un animal domestique qui n'est autre que le paon qui apparaît sur la couverture du livre !
Celle qui porte le nom du recueil est également délicieuse dans son style. Elle s'appuie sur un élément factuel : les américains prennent des vitamines. Tous les matins ils avalent leur ration quotidienne, en donnent à leurs enfants. J'ai vu que le phénomène était très répandu en France aussi désormais ; et ailleurs. Eh bien nous allons côtoyer les employés d'une entreprise qui vend des vitamines, et rentrer dans l'intimité de la cheffe du service commercial. Là aussi nous avons une histoire de couple. Différente. Aussi simple, aussi complexe. Puisque tout va toujours de travers dans les histoires dessinées de la main de Raymond Carver.

« La femme s'appelait Miss Dent, et plus tôt dans la soirée, elle avait braqué un révolver sur un homme. Elle l'avait fait mettre à plat ventre dans la boue. »

Vous venez de lire les premières phrases d'une nouvelle qui se nomme Le Train. Il est impossible de présager de la suite en lisant le premier paragraphe. Car ici il ne se passe en réalité pas grand' chose. On partagera un bref moment avec trois personnes qui se trouvent dans la salle d'attente d'une gare. Mais tout est dit, sur la vie peut-être. Chaque vie a ses secrets, tout être humain, potentiellement, est un peu détraqué !
Vous ne serez pas bien étonnés non plus d'apprendre que plusieurs nouvelles ont pour personnage principal des alcooliques. Encore une fois des êtres qui mènent leur vie. Des vies anonymes, et anodines..

LES VITAMINES DU BONHEUR
Raymond Carver
Traduit de l'anglais (américain) par Simone Hilling

éd. de l'Olivier - collection Bibliothèque de l'Olivier 2021 (v.o. 1983)

L'illustration présentée dans l'article est Cadillac ranch, Texas 1974. Installation artistique de Ant Farm, réalisée par Chip Lord, Hudson Marquez et Doug Michels.
La photographie mettant en scène la couverture du livre en tête de l'article est de ©murielarie pour Kimamori.

Cet article a été conçu et rédigé par Yassi Nasseri, fondatrice de Kimamori.

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