Alice et les autres, de Vinciane Moeschler

À qui la parole ?

J'avais déjà été conquise par le travail de Vinciane Moeschler à la lecture de son roman Trois incendies. Me voilà éberluée au sortir de son nouveau livre, paru en cette rentrée littéraire 2021. Alice et les autres est un merveilleux roman. Bouleversant, il est en réalité très documenté et juste dans son propos sous-jacent. Le précédent roman s'intéressait à la guerre et son impact sur La Femme, celui-ci s'attaque à la folie - clinique - et sa pesanteur dans le couple, la vie de famille.
Si je m'empresse de vous présenter ce livre c'est parce que le livre est beau, qu'il touche son lecteur sans jamais chercher à le perturber, encore moins le dévaster.

Le roman est composé de quatre parties, qui donnent la parole à différents membres d'une famille. Le récit s'ouvre sur une première partie multivocale. Nous sommes dans une clinique psychiatrique et nous écoutons les uns et les autres, patients, infirmière, médecin. Il en ressort l'histoire d'une femme, Alice, ou Madame Morin. Elle est très aimée par son mari. Et elle l'aime sincèrement. Elle est désormais femme au foyer et se consacre pleinement à ses trois enfants. La parole sera ensuite donnée au mari, puis aux enfants. La fille aînée - Lou - clôt le récit d'ensemble et c'est par sa voix que nous connaîtrons la chute. Le dénouement de l'histoire, en lui-même, ne nous étonne pas à ce stade, mais la tendresse qui l'enrobe, l'amour avec lequel il est interprété, posera son empreinte en nous de manière durable. Car ce roman est celui d'une histoire d'amour, d'une histoire de l'Amour, offert, reçu, volé et abîmé au départ.

Je ne peux, ni ne veux vous en dire plus sur les personnages et leurs voix telles qu'elles sont mises en mot, notamment dans la première partie. Car cela vous gâcherait la lecture, vous enlèverait votre liberté et votre rythme propre pour déchiffrer l'énigme finement et progressivement dévoilé. Surtout, c'est le travail d'une longue vie que de déconstruire l'imbrication tant solide que fragile qui protège un individu, de lui-même. Alice Morin souffre d'un TDI (Trouble dissociatif de l'identité). Ce mot ne dira rien au lecteur néophyte, que j'étais moi-même en ouvrant le livre. Mais c'est précisément en cela que je salue la beauté de l'œuvre de Vinciane Moeschler. Elle nous livre toutes les informations scientifiques et médicales, leur évolution dans le temps. Elle illustre le phénomène avec l'art qui lui est propre. Mais tout ce temps nous lisons un roman, intriguant, attendrissant.

Alors je vous dirais quelques mots de l'écriture. À chaque voix son propre souffle, doté du rythme adéquat. Le texte n'est pas aéré de la même manière selon que l'on est dans la tête de la mère, du mari, du fils aîné, du jeune frère ou de Lou. Les sauts de ligne sont plus ou moins fréquents. Plus l'esprit est stable et reposé, plus le texte se fait uni et carré. Le summum se fait jour dans la toute dernière partie, le Final cut comme l'a nommée l'autrice. La fille aînée est posée, elle est mûre, elle est aimante. Surtout, elle est d'une lucidité sans faille, c'est à dire d'une force d'amour nourrie de grande conscience.

Guy et Alice se sont rencontrés jeunes. Elle travaillait dans une boulangerie, et la première fois que ce jeune homme entre, il volera un croissant. Troublé par son propre comportement il revient en fin de journée pour payer son croissant, et ils se retrouveront pour prendre un verre dans un café. Il lui faudra du temps pour approcher Alice, l'apprivoiser. Et ils s'aimeront, emménageront ensemble, puis se marieront. Avant d'avoir trois enfants. Jusqu'à leur dernier souffle cet homme et cette femme s'aimeront. Cela est-il donné à beaucoup de couples en notre monde, et aujourd'hui ?
Cet amour leur demande un tel travail sur eux-mêmes, tant d'effort pour préserver la chose belle, et rattraper les dégâts quand l'extra-ordinaire s'en mêle. C'est seulement entre les lignes que le lecteur pourra lire les dysfonctionnements, les mille petits moments incongrus et en théorie inacceptables que l'un et l'autre lissent, épongent, de leur mieux. Personne n'est en faute. Si ce n'est celui, ceux, qui sont à l'origine du traumatisme causé à Alice, petite fille, dont le cerveau a dû s'échiner pour construire des fortifications inviolables. Ces fortifications présentant précisément les fondations du TDI. Précisons que le TDI n'est pas bipolarité. Le TDI n'est pas schizophrénie. Le TDI a pour résultat, parfois visible, d'instaurer plusieurs identités aux contours clairement séparés, au tréfond d'un individu unique.

Il est évident que nous sommes tous, absolument tous sur Terre, multiples. Il n'est d'identité au sens juste du terme que cela qui se compose d'une mosaïque de vécus, de sensations, de réactions. En chacun de nous vit un cérébral, un créatif, un pragmatique, un réservé, et j'en passe. Une identité solide s'invente lorsque toutes les veines qui l'affleurent et l'abreuvent s'unissent. L'union fait la force, dit-on .. d'une famille, d'une communauté, d'une nation, d'un continent, et d'un monde. Alors l'histoire d'Alice et les autres me semble bien plus vaste que la narration romancée d'un cas clinique. Les habitants de la planète Terre ne seraient-ils dans un état de TDI ?!
Lisez le livre, vous verrez comme il est humain, et intelligent.

ALICE ET LES AUTRES
Vinciane Moeschler
éd. Mercure de France 2021

Les illustrations présentées dans l'article sont les œuvres de :
- Illustration de TDI,
- Peinture d'Erhard Löblein.

Cet article a été conçu et rédigé par Yassi Nasseri, fondatrice de Kimamori.

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